Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Confrontations et controverses en histoire visuelle

Deux rendez-vous à noter la semaine prochaine, pour lesquels nous aurons le plaisir de recevoir Olivier Lugon (université de Lausanne):

  • La séance "Histoire du cinéma et histoire de la photographie" du séminaire Frontières et territoires de l’'histoire du cinéma, animé par Christophe Gauthier et Dimitri Vezyroglou, le mercredi 14 mai, 18h-20h, salle Walter Benjamin, INHA, 2 rue Vivienne, 75002 Paris.
  • La séance "Les images en débat" du séminaire Nouvelles pratiques des images, le jeudi 15 mai, 17-19h30, salle Walter Benjamin, INHA, où nous discuterons des expositions "Des Parisiens sous l'occupation" (BHVP, Paris) et "Controverses" (musée de l'Elysee, Lausanne).

Parution "Ciné Fil", par Hubert Damisch

Les éditions du Seuil annoncent la parution de Ciné Fil, par Hubert Damisch.

C'est en 1946, dans un film d'Orson Welles, qu'apparaissent pour la première fois dans le cinéma commercial des images de la barbarie concentrationnaire nazie. Il faudra attendre Shoah de Claude Lanzmann, en 1985, pour que se fasse jour une nouvelle façon d'user de la caméra comme de l'instrument même de la prise de parole.

A travers une série d'essais comparatifs dont le champ va s'étendant aux autres arts, à commencer par la peinture, Hubert Damisch s'emploie à montrer comment le cinéma ne sera devenu enfin parlant qu'en passant par ce qui prend ici le nom de "montage du désastre".

Mais comment parler de montage, comment parler d'"images", là où l'excès, le débord du réel sur toute visée représentative ou documentaire est à ce point abyssal?

Recueil des articles parus dans Les Cahiers du Cinéma, Trafic, etc., de 2004 à 2007.

Qui t'a fait roi?

Douze mois à l'Elysée. A l'occasion de cet anniversaire, les médias soulignent unanimement la "désillusion" à l'égard d'un président qui apparaît désormais comme menteur, cynique et incompétent. L'écart de cette réception avec l'ambiance de l'élection est si grand que l'ineffable Laurent Joffrin s'interroge sur le "mystère Sarkozy".

Pour qu'il y ait "désillusion", faut-il encore qu'il y ait eu illusion. Or, s'il l'on se demande qui a souffert des talents d'illusioniste de Sarkozy, la réponse ne fait aucun doute. Comment se fait-il que nul, parmi les journalistes, ne songe aujourd'hui à s'interroger sur l'unanimisme écrasant des grands médias, notamment télévisés, qui a accompagné la course en tête du candidat de l'UMP? A la notable exception de Marianne, n'est-ce pas la presse toute entière qui a cru à la "rupture" sarkozienne?

A un moment où le rôle de la presse fait débat, l'élection de Nicolas Sarkozy fournit un macro-indicateur sans complaisance. C'est désormais patent: les médias n'ont pas fait leur travail d'analyse et de critique de l'improbable échafaudage programmatique du candidat. Plutôt que d'éclairer le citoyen, ils ont constamment privilégié les apparences, les petites phrases et les dérives personnalisantes. C'est pourquoi la question se pose: une presse qui a laissé élire Sarkozy sert-elle encore à quelque chose? Rappelons aux contempteurs du web que l'ambiance y était pendant la campagne sensiblement différente.

Why Flickr is not Art

image Fraîche réception, lundi dernier, par les étudiants de l'école des beaux-arts de Lorient, de ma présentation consacrée à Flickr et YouTube. Appuyé sur le récent article du New York Times, qui concède pour la première fois le statut de production culturelle aux oeuvres en ligne, je me bornais pourtant à une introduction plutôt neutre, décrivant les systèmes d'appréciation comme un nouveau cadre pour l'expression créative. Peu intéressés par l'interestingness, les apprentis artistes n'étaient pas prêts à admettre qu'il y eut là matière à débat esthétique.

Y-a-t'il de l'art sur Flickr? Sur un total d'images qui flirte avec les deux milliards, il serait sans doute aussi imprudent de croire le contraire que de prétendre qu'il n'existe pas d'oeuvres d'art en peinture. Pourtant, face aux questions de l'assistance, il m'est apparu que mes moyens pour le démontrer ne pouvaient être que rhétoriques. Il ne m'était pas possible de répondre en montrant simplement une image, et en disant: voici. Cela non seulement parce qu'une oeuvre, sur cette plate-forme, ne se limite pas à ce qui est dans le cadre, mais comprend la totalité du réseau tissé par les multiples interactions, commentaires, favoris, etc., qui la constituent comme telle. Mais d'abord pour la raison que le seul véhicule de cette présentation aurait été l'écran d'ordinateur.

Un outil bien trop faible pour convaincre les sceptiques. A l'exception des plus aguerris des regardeurs (les critiques de demain, qui ont déjà produit seuls le travail qui permet cette distinction), nous ne sommes pas encore capables de voir de l'art lorsque celui-ci se manifeste sur un écran. Mis à part la frange spécifiquement identifiée comme expérimentation sur le médium lui-même, comme le net.art, un écran reste pour la plupart d'entre nous un support sur lequel nous pouvons apprécier une oeuvre déjà reconnue par l'institution – mais pas une production qui n'aurait bénéficié d'aucune validation par une instance légitime. A la différence de la cimaise, l'écran n'est pas une institution artistique. Aussi admettons-nous qu'internet puisse accueillir des oeuvres en devenir – mais seul leur adoubement par un critique, une galerie, un grand journal est pour l'instant susceptible de donner le coup de baguette magique qui transformera la citrouille en carosse.

Pour apprécier le travail créatif qui se produit aujourd'hui sur les plates-formes, nous usons d'une catégorie qu'utilisaient déjà au XIXe siècle les promoteurs de l'oeuvre photographique: celle de l'amateur. Cette catégorie refuge constitue un précieux espace d'acclimatation à l'art tel qu'il se fait, au moment où celui-ci est encore dépourvu des institutions qui permettraient au plus grand nombre de l'apercevoir. Un espace dont la liberté et la capacité d'invention tiennent à l'absence de revendication d'un statut. Soit l'inverse de la fonction d'une école des beaux-arts.

Le mensonge d'un artisan, la réalité d'un artiste

image On a les controverses qu'on peut. Pendant qu'une exposition du musée de l'Elysée (Lausanne) propose de réfléchir sur les photos qui font débat, à Paris, c'est l'accrochage "Les Parisiens sous l'Occupation" qui subit depuis plusieurs semaines les feux de la polémique. L'exposition de la BHVP exploite le fonds couleur du photographe André Zucca (1897-1973) en omettant de préciser qu'il s'agissait d'un collaborateur notoire et de nuancer l'image idyllique qu'il donne du Paris de 1942.

Le site "Arrêt sur images" a suivi de près l'affaire. Dans son édition du 18 avril dernier, Daniel Schneidermann a convié la spécialiste Françoise Denoyelle et le chroniqueur Alain Korkos pour faire le point. Tout en jugeant l'exposition intéressante, l'historienne déplore à son tour l'absence de tout appareil critique, qui nuit à la compréhension des photographies. L'animateur essaie de trouver des circonstances atténuantes en relevant le caractère "informatif" des images. Qui se résume pour lui à la découverte des joies de la baignade sur les quais – opportunément rapprochées de "Paris-plage" – ou des courses à Longchamp.

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La direction des musées de France occupée

image Le 4 avril, Christine Albanel estimait que le ministère de la Culture sort «consolidé» de la réforme de l'Etat, présentée sous le nom de Révision générale des politiques publiques (RGPP). Telle ne semble pas être l'opinion des personnels et de l'intersyndicale du ministère qui, après avoir diffusé un communiqué dénonçant «l'offensive globale contre les services publics» et la «dislocation du réseau des musées nationaux», occupe depuis ce matin les locaux de la direction des musées de France, 6, rue des Pyramides à Paris. Des banderoles déployées sur la façade réclament le retrait de la RGPP et dénoncent «la culture en danger». Les personnels sont invités à se rendre sur place pour soutenir la délégation.

La réorganisation de l'administration centrale devrait notamment conduire à organiser le ministère de la culture en 3 directions générales aux côtés d'un secrétariat général. Le ministère passerait donc en l'espace de quelques semaines de 10 à 5 directions, puis à 4, pour arriver à 3 aujourd'hui. Une évolution qui en dit long sur la cohérence structurelle et sur la faisabilité administrative concrète d'un projet dicté par l'acharnement gouvernemental à réduire la voilure coûte que coûte. Selon l'intersyndicale, «il devient presque absurde de tenter de le qualifier le dialogue social, tant il est foulé aux pieds par le gouvernement et en ce qui nous concerne par Christine Albanel et ses collaborateurs directs – à preuve, son refus catégorique de rencontrer en personne les organisations syndicales en amont de la date pourtant cruciale du 4 avril. Contrairement à leurs déclarations mensongères, ceux qui nous gouvernent ne pratiquent pas la concertation. Ils passent en force, conduisent leurs soi-disant "réformes" à la hussarde au mépris de l'inquiétude et des revendications légitimes des agents.»

Recherche française: la planète des singes?

Sur la planète des singes, les derniers hommes pleurent la disparition de ce qui fut leur civilisation. Telle pourrait être l'image préfigurant le devenir des chercheurs français en sciences humaines et sociales, qui seront peut-être les derniers d'un monde autrefois florissant.

Ce n'est pas d'hier qu'on annonce la mort des SHS. Aussi bien s'agit-il d'un processus engagé de longue date. Mais les dernières évolutions de la discussion au sein du CNRS pourraient précipiter l'issue fatale. Répondant à la feuille de route imposée par Valérie Pécresse, la présidente de l'institution, Catherine Bréchignac, a confié jeudi 27 mars à l'intersyndicale qu'elle «ne se battrait pas (contre le ministère) pour conserver les SHS au sein du CNRS».

Selon une source syndicale: «La situation semble être la suivante: le gros de la section 31 (les préhistoriens, pour faire bref) rejoindraient (malgré eux!) le nouvel institut du développement durable, tandis que le nouvel institut des SHS regrouperait les instituts français à l'étrangers, l'archéologie (avec une redéfinition du périmètre par rapport à l'INRAP), et les très rares labos SHS qui ont du gros équipement; tout le reste partirait dans les universités. (...) Sachant que la LRU a établi la libre modulation des services par le conseil d'administration, sachant que le rapport Attali a clairement dit qu'il fallait supprimer le statut de chercheur, et sachant enfin que le plan licence créée un volume d'enseignements supplémentaires sans création de postes, il n'est pas difficile de voir ce qu'il adviendra des chercheurs CNRS reversés dans les universités: on leur collera des heures de cours, dans le seul objectif de faire des économies budgétaires (particulièrement visées s'agissant de disciplines fondamentales, non professionnalisantes, donc largement inutiles aux yeux du ministère).»

La conclusion coule de source: «Sachant que les SHS, ce sont au CNRS 3600 personnes, autant dire que nos disciplines ne recruteront plus pour au minimum la décennie à venir, tous les besoins d'enseignement étant largement couverts. Autant dire qu'il ne fait pas bon être doctorant SHS aujourd'hui, et qu'il n'y en aura plus demain, faute de toute perspective de carrière. Or une discipline qui ne se renouvelle pas dans son personnel est une discipline qui meurt.»

Joffrin à Libé, Olivennes à l'Obs: vive les blogs!

L'arrivée de Denis Olivennes à la tête de l'Obs va, selon lui, contribuer à “civiliser l’univers pour l’instant sauvage du Net”. Un début prometteur, avec une formule qui en rappelle une autre – et se transforme illico en pub pour les blogs!

La retouche, une affaire de morale (1)

image Illustration: Gustave Le Gray (1820-1884), Paris, vue de Montmartre, v. 1855-1856. Epreuve sur papier albuminé d'après montage d'un négatif papier (paysage) sur négatif verre (ciel), 20,2 x 26,2 cm, coll. Bibliothèque nationale de France (statut: domaine public).


La question de la retouche est une des plus anciennes et des plus passionnantes mythologies de l'univers photographique. Béat Brüsch, sur son blog, a récemment consacré trois billets à cette matière (les 14/02, 22/02 et 16/03). Même si je n'ai pu y répondre aussi vite que je l'aurais souhaité, l'invitation qui m'était adressée de participer à cette discussion était des plus tentantes.

Avant de m'y engager, il m'a semblé utile de relire les textes. Comment la question de la retouche s'est-elle posée dans l'histoire de la photographie? La plus ancienne occurrence d'une prise de position affirmée à ce sujet est exemplaire. Il s'agit d'une contribution de William Newton (1785-1869), peintre et amateur photographe émérite, cofondateur et vice-président de la (Royal) Photographic Society. Intitulée "Upon Photography in an Artistic View, and in its relations to the Arts" ("Sur la photographie d'un point de vue artistique et dans ses relations avec les arts"), cette intervention constitue le premier article du premier numéro de la revue de l'association nouvellement créée, daté du 3 mars 1853 (Journal of the Photographic Society, p. 6-7).

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Le soupçon de l'idéologie

image «Sont-ils aveugles ou fous?» La question est nettement posée par Serge Faubert face aux réactions incompréhensibles des membres du gouvernement sur les plateaux télé. Devant la Bérézina municipale d'hier soir, «pas l’once d’une interrogation. Et encore moins d’une remise en cause. Dix mois après avoir été triomphalement élu, le président voit son parti être défait dans les urnes et ce ne serait là qu’une péripétie. Au mieux, la traduction d’une impatience. Mais certainement pas une sanction.»

L'interprétation du sarkozysme butait jusqu'à présent sur les apparences de l'opportunisme. Si le président n'était qu'un démagogue, dont les convictions varient au gré des mouvements de l'opinion, au fond, les choses ne seraient pas si graves. Il faut désormais envisager une autre réponse. Et s'ils n'étaient ni aveugles ni fous? Face au premier grand revers politique du gouvernement élu en mai 2007, on voit se manifester une attitude bien connue. Ne plus rien entendre, refermer la bulle, passer en force: c'est Bush qui transparaît sous Berlusconi. La rigidité, l'autisme et le dogmatisme sont ici autant de symptômes du démon de l'idéologie.

Derrière les dénégations, on pouvait entendre hier soir de vrais élans de messianisme. Comme dans la bouche de Xavier Bertrand, à 21h14 sur France 2: «Ce pays n'a pas envie d'arrêter les réformes et surtout, nous n'avons pas le choix. Nous sommes certainement - droite et gauche - la dernière génération qui a le choix d'être courageuse. Si nous ne menons pas les réformes maintenant, nos enfants ne pourront pas les mener. Les déficits seront trop importants. Il n'y aura pas de marge de manoeuvre et le modèle social ne sera plus qu'un lointain souvenir si nous ne réformons pas.»

Il faut espérer que soient épargnées à la France les catastrophes qui ont accueilli partout ailleurs les certitudes des idéologues. Mais le titre du dernier livre de François Léotard paraît désormais un présage crédible.

Un silence local ou national?

image Le Français se lève, allume la radio et prépare son café. Il se lave, s'habille pour aller au boulot. Mais au moment de refermer la porte, un étrange sentiment l'étreint. Le Français s'interroge. N'a-t-il rien oublié? L'impression d'un manque, une absence indéfinissable. Un peu comme dans cette nouvelle de Ray Bradbury, au moment où, de retour d'un voyage dans le passé, le héros se rend compte que quelque chose a changé, sans pouvoir dire quoi ("Il y eut un coup de tonnerre", 1952).

Et soudain, le Français comprend. Ce qui manque. Cela fait plus d'un an qu'il nous accompagne, du petit déjeuner au coucher, matin et soir, tonitruant ou séducteur, tout à ses tics et ses répliques, en complet Dior ou en Ray-Ban. Et là d'un coup, plus rien. Sarkozy a disparu des écrans.

Oh, il y a bien quelques apparitions ici et là. Fantômatiques. Quelques bribes de discours. Si raisonnables. Présidentiels en somme. Plus rien à voir avec le cinéma permanent des derniers mois - Independance Day, Les Bronzés, Kramer contre Kramer, La Vérité si je mens et Astérix aux jeux olympiques réunis.

Qu'est-il arrivé? Un accident. Trois fois rien. Une phrase captée par une caméra, deux secondes en boucle sur internet. Alors que ni la visite de Khadafi, ni les sondages calamiteux, ni le Conseil constitutionnel n'avaient réussi à infléchir d'un iota le tourbillon élyséen, la vidéo "casse-toi, pauvre con...", comme un coup de tonnerre, a stoppé le manège.

Mais ce silence étonnant – et si reposant – apporte aussi une indication précieuse. Depuis dimanche dernier, politiques et journalistes s'interrogent: les élections municipales, enjeu local ou national? Devant l'irritation manifestée jusque dans son propre camp, l'apaisement du tumulte sarkozyen répond de façon limpide à cette question. On en aura la confirmation dès lundi prochain – lorsque, passée l'échéance, la communication présidentielle retrouvera une marche plus assurée. Pour ceux qui doutent de l'enjeu national du scrutin de dimanche, il n'y a qu'à tendre l'oreille. Entendre ce que dit le plus politique des silences.

Conférence "Internet donne la parole aux images"

image L'image et le discours forment des pôles opposés de notre culture. En leur ouvrant l'accès à la diffusion instantanée, le web a fait des images les messagers privilégiés de la part non institutionnelle de la culture. Avec des outils comme Flickr ou Youtube, les réseaux sociaux favorisent une communication par l'image qui transforme en profondeur l'équilibre de nos échanges. La puissance de ces nouveaux usages fait vaciller les hiérarchies les mieux établies.

Conférence par André Gunthert, suivie d'une table ronde avec Mona Chollet, Etienne Chouard, Agnès Maillard.

Dans le cadre de la Nuit 68, vendredi 21 mars 2008, au Lieu unique, scène nationale de Nantes, 20h30-22h, entrée libre.

MàJ: La table ronde a finalement été intitulée: "Internet incontestable". Voir album sur Flickr et compte rendu sur Le Monolecte.

Qui a peur du gratuit?

Vif échange ces derniers jours sur la liste de discussion Revues SHS, d'habitude plus paisible, qui accueille nombre des acteurs de l'édition scientifique francophone. Suite à l'annonce des IIIe assises de la MRSH-Caen, consacrées à l’évaluation des publications en sciences humaines et sociales, Jean-Claude Guédon, de l'université de Montréal, critique vigoureusement la marginalisation des revues françaises: «La France apparaît (...) comme un pays où les revues, subventionnées au-delà de la moyenne mondiale (à documenter, bien sûr), demeurent néanmoins peu accessibles (...). Si l'on ajoute à ces handicaps le fait que la langue française rejoint de moins en moins de monde dans les universités du monde, on débouche sur une situation catastrophique, en particulier pour la diffusion de la culture et de la pensée françaises. En bref, la France dépense beaucoup d'argent en obtenant bien peu de résultats. (...) Nous sommes entrés dans une ère où il existe tellement d'information disponible et utile en accès libre que l'on peut travailler de nombreuses questions sans avoir besoin d'aller plus loin, surtout si l'on accepte de se servir de sources en anglais (mais aussi dans d'autres langues). Ceci conduit à la marginalisation inéluctable du papier rédigé exclusivement en français et barricadé derrière un abonnement.»

François Gèze, patron des éditions la Découverte, réplique en faisant la promotion du portail Cairn et des vertus de l'artisanat éditorial. Emmanuelle Picard, Philippe Minard, Jean Kempf ou Sylvain Piron se joignent à l'échange, en évoquant notamment la possibilité de «la création d'un acteur européen (...) qui sera à même de défendre la production scientifique en langues vernaculaires» (S. Piron). Au moment où un billet de Chris Anderson relance la discussion sur la gratuité, il me semble utile de verser quelques éléments supplémentaires au dossier.

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Le gouvernement du lapsus. Leçon sur le style (2)

image Lionel Jospin est considéré comme le producteur le plus régulier de lapsus de la vie politique française. Mais, dans la longue agonie qui commence, Nicolas Sarkozy pourrait bien lui ravir la première place. L'épisode du "pauvre con" du salon de l'Agriculture nous apporte sur un plateau un cas d'école de la dégringolade de la communication sarkozienne.

Nul doute que l'inauguration rituelle de "la plus grande ferme de France" ait été perçue comme un calvaire par l'actuel chef de l'Etat – qui s'y était fait huer lors de son dernier passage, alors qu'il n'était encore que candidat. Chirac ayant fait de ce rendez-vous l'apothéose régulière de son mandat, Sarkozy était sûr que la comparaison allait lui être défavorable. Ca n'a pas manqué: dans les présentations de la mi-journée des JT, les commentateurs soulignaient le “pas de course” présidentiel et la brièveté de la visite.

Mais le pire restait à venir. A 19h33, le site du Parisien.fr mettait en ligne une séquence vidéo de l'arrivée du cortège. Dans le désordre de la cohue, un visiteur dont les opinions politiques sont visiblement à l'opposé, est poussé vers le chef de l'Etat en train de serrer les mains. “Ah non, touche-moi pas! Tu me salis!”, lance impulsivement le quidam. Les deux hommes sont alors à quelques centimètres l'un de l'autre. Sarkozy se détourne vivement en laissant échapper un: “Casse-toi! Casse-toi alors, pauvre con!”, avant de poursuivre son chemin.

Il y a deux semaines, le feuilleton de Michel Mompontet sur France 2, intitulé "Mon oeil", avait consacré une passionnante séquence au phénomène du bain de foule, montrant les difficultés du responsable politique pris au piège de ce tourbillon, luttant pour remonter le courant. Le titre de ce film, "Rushes", indiquait que ce qu'on y voit n'est pas conforme au spectacle officiel, et représente un à-côté qui est habituellement écarté du montage final.

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Pourquoi Carla buzze

image Exceptionnelle fréquentation du billet "Pourquoi Carla pèse?", consulté plus de 28.000 fois par son permalink en l'espace d'une semaine, soit environ 20.000 lecteurs uniques, avec 51 commentaires validés (plus une dizaine de commentaires supprimés), battant ainsi tous les records d'audience sur ce blog (le précédent billet le plus consulté était "La valise rouge, ou le hors champ", du 02/11/2007, qui totalise 16.450 lectures).

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Shoah: pourquoi un nom de cinéma?

«Un lycéen sur deux ignore ce qu'est la Shoah» a affirmé aujourd'hui sur RTL le ministre de l'éducation. Mais qui connait vraiment le sens de ce mot? Le grand écrivain et philologue Henri Meschonnic indiquait en 2005 dans les colonnes du Monde que ce terme, dans la Bible, «désigne une tempête, un orage et les ravages (...) laissés par la tempête dévastatrice». Autrement dit «un phénomène naturel», du même ordre que l'ouragan Katrina. Il rappelle que son usage, en français, s'est imposé à la suite du film éponyme de Claude Lanzmann, en 1985 (tout comme celui du terme "holocaust" en anglais, avait suivi le feuilleton télévisé du même nom, diffusé en 1978).

Selon Meschonnic, l'usage du mot "shoah" pour désigner le génocide «est une pollution de l'esprit». «Tout se passe comme si Claude Lanzmann, l'auteur du film Shoah, identifiait son film à la nomination de l'innommable même, ayant choisi ce nom hébreu, de son propre aveu, parce qu'il ne connaît pas l'hébreu (Libération du 24 janvier 2005) : "J'ai choisi ce nom parce que je ne comprenais pas ce qu'il voulait dire". Où se mêlent l'idée de "destruction" et "aussi bien (celle d')une catastrophe naturelle". D'où est privilégié l'"opaque", renforçant ainsi l'identification entre l'innommable au sens d'une horreur que le langage ne peut pas dire, et l'effet de nom "éponyme", "acte radical de nomination", qu'il s'approprie: "L'auteur de la Shoah, c'est Hitler. Lanzmann, c'est l'auteur de Shoah".»

Je ne suis pas certain que l'usage d'un nom de cinéma soit la meilleure façon de favoriser la compréhension d'un événement. Puisque notre gouvernement sollicite beaucoup la discipline historique, il peut être utile de lui rappeler que le plus grand spécialiste en la matière, Raul Hilberg, avait sobrement intitulé son maître livre: La destruction des Juifs d'Europe (Fayard, 1988). Pour ma part, je continue à utiliser le terme d'"extermination" qu'employaient les historiens avant le film de Lanzmann, qui qualifie avec précision et sans pathos inutile le processus appliqué par le régime nazi, tout en préservant sa dimension spécifique. On voudra bien ne voir dans cette position qu'un témoignage dépourvu de toute intention prescriptive.

It's the democracy, stupid!

image Bon papier d'Eric Aeschimann ce matin dans Libération, qui liste les ingrédients du malaise qui s'aggrave face aux errements apparents du système démocratique, illustré notamment par le récent livre d'Alain Badiou, mais aussi par la multiplication de témoignages en faveur de l'abstention, dont je retiendrai par exemple celui, éclairant, d'Agnès Maillard, du Monolecte.

Je comprends parfaitement et partage à plus d'un titre la déception d'Agnès. Mais je me demande quand même si sa réponse ne revient pas à jeter le bébé (la démocratie) avec l'eau du bain (la mécanique électorale). Cas concret non politique: un étudiant me demande rendez-vous pour une inscription en thèse. Le doctorat est un engagement sur plusieurs années, qui suppose un investissement certain de la part du directeur, et passe donc par un nécessaire processus de sélection. Mais si l'étudiant m'est inconnu, de quels éléments puis-je disposer pour faire le bon choix? L'affaire va se régler en général par la lecture du projet de thèse et un rendez-vous d'une heure. Cette pratique, on l'imagine, ne prémunit qu'à peine contre de graves déconvenues. Un étudiant peut très bien m'avoir ébloui en rendez-vous et s'avérer parfaitement exécrable dans la durée (inutile de préciser qu'il s'agit là d'un exemple imaginaire - tous mes étudiants sont bien sûr délicieux...).

Face à ce risque, un collègue m'explique qu'il a décidé de n'inscrire que des étudiants avec lesquels il a déjà travaillé en master. Cette expérience lui donne une information beaucoup plus complète sur les capacités du candidat et les moyens d'un jugement bien mieux assis. On ne peut bien sûr pas comparer terme à terme cet exemple avec le choix d'un dirigeant politique. Mais ce cas montre qu'il est possible de réfléchir à d'autres systèmes de sélection. L'appareil électoral en vigueur ne nous donne pas les moyens d'arbitrer en connaissance de cause entre des personnalités ou des compétences: il nous permet de sélectionner des campagnes, et il faut reconnaître qu'il le fait avec une grande efficacité. Que ce type de prestation ne confère aucune sorte de garantie sur l'effectivité d'un mandat ne devrait pas nous surprendre. Si nous ne sommes pas satisfaits des résultats que produit ce système, nous devrions pouvoir le modifier pour faire porter le mécanisme de sélection sur ce que nous souhaitons vraiment choisir. Et ne pas désespérer de la démocratie.

Cynisme et bêtise

Obscène: je ne trouve pas d’autre mot pour qualifier l’annonce faite par Sarkozy au dîner du CRIF. Désolé de rompre avec la tradition de distance ironique de ce blog, mais là je n’ai vraiment pas envie de rire. L’initiative consistant à faire "porter" aux enfants de CM2 la mémoire des enfants victimes de la Shoah résulte en effet d’un cynisme répugnant et d’une bêtise insondable, qui en dit long sur l’individu qui nous gouverne.

Par Dan, Radical Chic, 15/02/2008.
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