Impression curieuse, dont j'ai pris conscience récemment. Confronté à des cercles inconnus, à l'occasion d'interventions ou de rencontres, cela fait plusieurs fois que j'observe que la petite blague anti-sarkozyste, jetée comme ça au débotté, fonctionne de plus en plus comme un clin d'oeil, un signe de connivence, un salut amical pour détendre l'atmosphère. Sans danger. Sans portée politicienne. Comme un pur message phatique pour établir la communication, attirer la sympathie.
D'accord, les mondes que je côtoie ne sont pas d'une grande diversité sociologique – profs, théâtreux, journalistes, producteurs culturels... Mais je ne me souviens pas d'avoir jamais joué du personnage de Chirac de la même manière. Et ce qui me frappe, c'est le degré élevé de certitude – de plus en plus élevé au fur et à mesure de la propagation constatée du phénomène – avec lequel je manipule ce type d'allusion, en principe toujours risquée avec des inconnus, dans des occasions tout ce qu'il y a de sérieux. Au fond, même un billet comme celui-ci m'aurait paru tout à fait inconvenant il y a encore un an, en raison de la neutralité qu'exigent mes fonctions professorales.
Mais voilà, je n'ai pas exactement l'impression de trahir cette neutralité quand il est question de Sarkozy. Huit mois après son accession au pouvoir, le sentiment est plutôt que celui-ci a cessé d'être un personnage politique comme un autre, au sens d'un représentant d'une tendance estampillée, dont la préférence relève du registre des convictions privées. Plutôt une sorte de figure ou d'emblème, un joker que chaque prise de parole, chaque acte public, enferment chaque jour un peu plus dans sa propre caricature.
Le soupçon: l'anti-sarkozysme a cessé d'être une position relative sur l'échiquier des tendances, mais est progressivement devenu la marque d'une disposition plus générale, d'ordre culturel et social, quasi indépendante de l'opinion politique personnelle. En un mot: l'anti-sarkozysme est un humanisme. C'est peu dire que j'en suis tout surpris.
Illustration: Remise de l'ordre du mérite à Maud Fontenoy par Nicolas Sarkozy (J-P. Pelissier/Reuters): première réponse à la requête "Sarkozy" sur Google images, ce matin 8 février (source: bozarblog).