Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Qui t'a fait roi?

Douze mois à l'Elysée. A l'occasion de cet anniversaire, les médias soulignent unanimement la "désillusion" à l'égard d'un président qui apparaît désormais comme menteur, cynique et incompétent. L'écart de cette réception avec l'ambiance de l'élection est si grand que l'ineffable Laurent Joffrin s'interroge sur le "mystère Sarkozy".

Pour qu'il y ait "désillusion", faut-il encore qu'il y ait eu illusion. Or, s'il l'on se demande qui a souffert des talents d'illusioniste de Sarkozy, la réponse ne fait aucun doute. Comment se fait-il que nul, parmi les journalistes, ne songe aujourd'hui à s'interroger sur l'unanimisme écrasant des grands médias, notamment télévisés, qui a accompagné la course en tête du candidat de l'UMP? A la notable exception de Marianne, n'est-ce pas la presse toute entière qui a cru à la "rupture" sarkozienne?

A un moment où le rôle de la presse fait débat, l'élection de Nicolas Sarkozy fournit un macro-indicateur sans complaisance. C'est désormais patent: les médias n'ont pas fait leur travail d'analyse et de critique de l'improbable échafaudage programmatique du candidat. Plutôt que d'éclairer le citoyen, ils ont constamment privilégié les apparences, les petites phrases et les dérives personnalisantes. C'est pourquoi la question se pose: une presse qui a laissé élire Sarkozy sert-elle encore à quelque chose? Rappelons aux contempteurs du web que l'ambiance y était pendant la campagne sensiblement différente.

Small is beautiful (4): l'interview sur Skype

Petite chronique des nouveaux usages (suite). L'autre jour, je reçois par e-mail une demande d'interview téléphonique de la part d'une étudiante en maîtrise de communication à l'Université Laval (Québec). Elle a lu mon article sur les "photographies de l'EHESS" publié dans Etudes photographiques et doit rédiger un papier à propos du photo-journalisme citoyen. Elle a trouvé mon adresse gmail en googlant mon nom, requête qui l'a conduit sur ma fiche d'identité en ligne. Je lui réponds par le même canal en lui indiquant mon compte Skype et un créneau d'appel, en tenant compte du décalage horaire (6h). Le moment venu, nous discutons pendant environ une demi-heure, dans des conditions relativement pénibles (écho et décalage prononcés – à noter que la conversation est bien plus agréable entre deux Mac, qui gèrent mieux le retour son), mais gratuitement, des évolutions du photo-journalisme.

Google+gmail+Skype: voilà une combinaison qui ne paraît déjà plus inhabituelle, pour un contact international. Nous y avons recouru comme si de rien n'était. Et pourtant, c'était pour moi la première fois que s'établissait ainsi une demande de rendez-vous académique (là est le symptôme le plus intéressant: face à un nouvel usage, l'obligation est de faire comme si en l'employait depuis longtemps). Il y a encore quelques années, la séquence équivalente aurait nécessité de passer par l'intermédiaire de mon secrétariat et au moins deux semaines de délai. Autant dire qu'il n'aurait pas été possible d'y recourir, pour des étudiants non parisiens, à propos d'une demande d'aide ponctuelle.

Lire aussi sur ce blog:

L'expérience interdite, thèse express sur Facebook

Intéressant hoax que "L'expérience interdite", groupe créé par une soi-disant Hélène Fontainenaud sur Facebook: «Je suis étudiante en psychologie et je suis en train d'écrire une thèse sur la formation des sectes et leur propagation. Un journaliste du Monde a écrit un article où il expliquait comment aujourd'hui, n'importe quelle personne pouvait créer un groupe sur Facebook et toucher 100.000 personnes en quelques semaines. Il demandait donc à Facebook de surveiller de plus près le contenu des groupes et les messages véhiculés. Facebook a préféré fermer les yeux, prétextant que le volume d'information rendait tout contrôle impossible. Alors voilà, le but de ma thèse est de montrer qu'il est en effet possible de créer un groupe et d'y faire adhérer plus de 100.000 personnes en un mois.»

Quoique je ne sois pas grand clerc en psychologie, je serais assez surpris de voir un directeur inscrire un telle thèse. C'est bien dommage, car le sujet de la charmante demoiselle aura été bouclé en quatre jours. Créé le 21 mars 2008 à minuit, son groupe atteignait les 100.000 membres dès le 25 mars (jour 1: 462 membres, jour 2: 6 000 membres, jour 3: 52.600 membres, jour 4: 100.000 membres; d'après DigitalBSE). Devant un succès aussi rapide, le projet est révisé pour atteindre 250.000 membres, toujours en un mois (ce nombre est aujourd'hui de 247.207). Si c'était moi, je dirais qu'il s'agit d'une deuxième thèse, pourquoi pas en théorie des ensembles.

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Joffrin à Libé, Olivennes à l'Obs: vive les blogs!

L'arrivée de Denis Olivennes à la tête de l'Obs va, selon lui, contribuer à “civiliser l’univers pour l’instant sauvage du Net”. Un début prometteur, avec une formule qui en rappelle une autre – et se transforme illico en pub pour les blogs!

Le Flipbook, pour feuilleter les images

image "La rumeur et les images". C'était une note jetée l'autre jour sur un post-it (entre "la conventionnalité circonstancielle" et "le spectacle de soi"). Et je ne sais plus du tout ce que je voulais dire par là. Avec un intitulé pareil, inutile de dire que c'est dommage. Voilà exactement pourquoi j'ai accepté la création du Flipbook.

Rappel pour les étourdis: suite à la publication d'un classement des blogs scientifiques par Wikio au début du mois, mes camarades de 20 Minutes.fr (avec qui nous avons travaillé l'an dernier pour le Vidéomètre) m'invitent à ouvrir un second blog sur leur plate-forme. Un second blog? Pourquoi faire? Il s'avère que je viens de consacrer un billet à l'affaire Simone de Beauvoir. Et que j'ai constaté que, pour comprendre la réception de la couverture de l'Obs, il fallait intégrer au schéma la réaction à la diffusion des photos deshabillées de Laure Manaudou et de Valérie Bègue. Mais voilà, pour ces deux cas, j'ai omis de procéder au relevé que j'effectue d'habitude sous la forme d'un billet, et qui me permet de garder la mémoire d'une date, des sources et des rebonds d'un buzz. Plus d'un mois après, retrouver ces traces dans le fouillis du réseau me fait perdre un temps précieux. Or, je sais très bien pourquoi je n'ai pas mentionné ces deux cas. Parce que je vois d'ici la réaction de certains de mes lecteurs, qui froncent déjà le sourcil quand j'évoque Cécilia ou Carla. Et que je n'ai pas envie de passer pour un gros beauf qui collectionne les photos pour camionneurs (ou aviateurs: le point est controversé de savoir laquelle des deux professions a donné son essor à la vogue des pin-up).

Mais il n'y a pas que ma pudibonderie. J'ai créé ARHV comme un blog scientifique. Ce qui, pour certains, est déjà une contradiction dans les termes. Pas besoin d'insister sur mon domaine de recherche, les images, que nombre de mes collègues jugent pas vraiment sérieux. Le travail de négociation sur ce qui peut participer de l'aire légitime du blog est un réglage de chaque jour, qui s'effectue au jugé, sans carte ni boussole. Avec parfois des dérapages ou des erreurs. Mais aussi beaucoup de matière inutilisée, par manque de temps – ce que je me pardonne – ou par manque de courage – ce qui me turlupine.

Voilà pourquoi un second blog me paraît une bonne idée. Comme en atteste son premier billet, consacré comme de juste aux avanies de la nouvelle miss France, celui-ci pourra accueillir des sujets plus légers, des signalements plus rapides et de façon générale tous les objets qui me titillent sans que je sache encore s'ils en valent la peine. Un purgatoire, un sas de décompression. Note toujours, on verra plus tard – telle pourrait être sa devise. Compte tenu de l'environnement 20 Minutes, je crains un peu la teneur des commentaires, mais on verra bien (précision: je ne suis pas responsable des pubs, et bien sûr ce n'est pas payé).

L'intéressant, c'est qu'il suffit de créer l'outil pour constater que ça fonctionne. La théorie de cet essai de pragmatique de la publication est la poursuite du principe même du blog: descendre d'un degré, ou desserrer d'un cran. Tout ce que j'ai observé depuis trois ans me convainc que c'est aujourd'hui la chose la plus utile sinon la plus nécessaire dans le domaine savant.

La Lhivicsphère s'agrandit

image Après Afrique in Visu, premier blog inspiré par les nouvelles méthodes du Lhivic, créé en octobre 2006 par Jeanne Mercier et Baptiste de Ville d’Avray, deux nouveaux blogs visuels ont récemment fait leur apparition.

Paroles d'images est un outil collectif ambitieux, piloté par Rémy Besson, consacré à la thématique de l'éducation à l'image, sous Wordpress (avec des extensions sur Flickr, Dailymotion et Del.icio.us). Inauguré en partenariat avec le festival Cinéduc (Maison des enseignants de Grenoble), il se donne pour mission de rendre compte des débats et de les compléter par plusieurs interviews-vidéo (Georges Gay, Pierre Mathios, Jean-Marie Génard, Philippe Meirieu, Perrine Boutin, Batlomiej Woznica, etc.). A suivre pendant toute la durée de la manifestation (4-17 février).

iPhotocom est le carnet de recherche de Fatima Maria Aziz, étudiante en master (et commentatrice prolifique sur ARHV...) qui étudie les usages culturels de YouTube. Rédigé en anglais ou en français, selon l'humeur du moment, le site est développé sous Blogger. Fatima vient d'acquérir son premier reflex numérique: cette digital-photo native, habituée à l'écran de son téléphone portable, découvre avec surprise les rudiments de la pratique photographique, et tient note au jour le jour de ses progrès.

D'autres projets en cours de réalisation viendront bientôt se joindre à cette petite avant-garde, comme le blog de l'atelier "Etudes visuelles: Problèmes et méthodes", sous l'impulsion de Gaby David et Audrey Leblanc. De quoi imaginer la création prochaine d'un agrégateur qui permettra de suivre en temps réel le développement de la Lhivicsphère.

Wikio classe les blogs savants

image Créé par Pierre Chappaz en juin 2006, le moteur de recherche francophone Wikio poursuit l'amélioration de son interface, en créant ce mois-ci plusieurs nouvelles catégories de classement des blogs (divers, littérature, musique, science...). Dans la catégorie "sciences", Actualités de la recherche en histoire visuelle, 116e au classement général, remonte à la deuxième place, derrière Affordance.info, d'Olivier Ertzscheid – à qui j'ai essayé sans succès de ravir la tête du classement en rédigeant un billet qui associait Carla Bruni, Laure Manaudou et Simone de Beauvoir. Peine perdue! Olivier suit son sillon grâce à Wikipédia, ce qui lui vaut une interview dans Libération, Ecrans et Politis. J'espère bien que cette mise en valeur du contenu d'ARHV me permettra moi aussi de côtoyer bientôt le monde doré de la grande presse, voire d'accéder à Elkabbach ou Morandini.

La suite du classement distingue Bibliobsession 2.0, Langue sauce piquante, Urfirstinfo, Tour de toile du BBF, Bruit et chuchotements, Figoblog ou Baptiste Coulmont. Soit une prédominance marquée des sciences de l'information et des bibliothèques dans le haut du palmarès.

Lire également chez Ouinon.

Derrière Simone de Beauvoir

image Le 3 janvier 2008, Le Nouvel Observateur célèbre le centenaire de la naissance de Simone de Beauvoir (1908-1986) par un dossier et lui consacre sa couverture (n° 2252). Plutôt qu'un banal portrait du Castor, la rédaction a choisi une photographie étonnante, réalisée par Art Shay en 1952 lors d'un séjour à Chicago. Saisie inopinément au sortir du bain, Beauvoir, nue, rattache ses cheveux devant son miroir, dans une pose qui semble inspirée de la peinture classique, cambrée par le port de mules hautes.

Dans les jours qui suivent cette parution, journaux, blogs et forums s'enflamment. Une première vague de réactions condamne ce choix iconographique, décrit comme un contresens et unanimement analysé comme un symptôme de la dérive commerciale du magazine. «Le nouveau Voyeur frappe au-dessous de la ceinture» dénoncent les Chiennes de garde, qui manifestent devant son siège le 11 janvier. Ciblant tout particulièrement les associations féministes, une deuxième vague répond à la première en soulignant la "bigoterie" voire l'"intégrisme" de cette interprétation. Michel Labro, directeur de la rédaction, se défend d'avoir voulu donner une image dégradée de la femme et estime au contraire que cette couverture constitue "un hommage parfait" au non-conformisme de l'écrivain.

Les dernières réactions en date tendent à ramener ce choix à un non-événément. C'est pousser le bouchon un peu loin. On peut dire ce qu'on veut de cette photographie, sauf qu'elle est banale. Rapportée à l'univers littéraire des années 1950-1960, cette image est unique en son genre. L'une des premières ripostes à la couverture met en exergue son machisme en soulignant qu'«on n’imagine pas un numéro spécial du Nouvel Obs avec en couverture les fesses de Sartre». Plus largement, il suffit de solliciter la génération des écrivains ou des intellectuels de l'après-guerre, déjà largement médiatisée, pour mesurer ce que cette image a d'exceptionnel. Des photographies privées d'Althusser en maillot de bain, à la plage, sont conservées dans les collections de l'IMEC, mais je les vois mal orner la couverture d'un magazine à l'occasion d'une célébration. Le cas le plus approchant pourrait être la vision de l'actrice Jane March jouant le personnage de Marguerite Duras jeune dans le film tiré de L'Amant (Jean-Jacques Annaud, 1992), mais il s'agit d'une évocation fictive largement postérieure.

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Six35, nouveau webJT

image Première édition aujourd'hui de six35, rendez-vous web en forme de JT hebdomadaire (tous les jeudis vers 18h35), concocté par Nicolas Voisin, blogueur et fondateur du PoliTIC'Show, qui ambitionne d'ouvrir "une fenêtre alternative d'information et d'analyse des débats".

Un premier numéro d'une quinzaine de minutes, présenté par Magali Lacroze, centré sur les droits de l'homme, propose une formule à rôder, qui n'est pas sans rappeler iPol ou les formats courts de Canal+. Pour l'instant, meilleur dans ses dérapages que dans son imitation de JT classique, mais avec déjà plein de bonnes idées — et l'inimitable Voisin's touch, reconnaissable à sa capacité de fabriquer ou de repérer quelques images qui restent dans les têtes (ne pas manquer la fin). A suivre et à enrichir de toutes contributions (contact<à>six35.fr, GoogleGroup, groupe Facebook)...

Réf.: http://www.six35.fr.

Crions au people

Résumons: Sarkozy a décidé de se promener au bras d'un top-model devant les photographes à Mickeyville pour faire oublier le désastreux accueil de Khadafi. Un “conte de Noël” fabriqué avec art, estime Christian Salmon, spécialiste du storytelling.

Il est curieux de voir à quel point les médias tiennent à être manipulés, et s'acharnent à dépeindre le nouveau maître en Machiavel des médias (“Plus que tout autre homme politique avant lui, Nicolas Sarkozy a compris comment fonctionne le monde médiatique. Il sait l'utiliser à merveille, il en maîtrise toutes les ficelles, tous les automatismes”, Le Parisien, 18/12/2007).

Curieux, parce que ça ne cadre pas. Comme le souligne Arrêt sur images, qui a fait les comptes, la moisson de photos attendue après ce traquenard s'avère étonnament maigre: une dans Point de Vue, une dans Match, la même dans VSD. La relecture de la version de rue89 montre que toute l'affaire se résume à un deal entre Christophe Barbier de L'Express et Colombe Pringle de Point de Vue. Un coup, certes, mais pas de qui l'on croit. Interviewé par Le Parisien, l'un des sept paparazzi présents sur les lieux avoue avoir suivi en moto le cortège présidentiel jusqu'à Disneyland. On est loin du shooting prémédité par l'Elysée – ou alors, ils font sacrément mal leur boulot. Si on avait vraiment voulu nous montrer quelque chose, le résultat serait en-dessous de tout.

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Refermer la Boîte à images

Mauvaise nouvelle ce matin: après une longue chronologie des 15 décembre, de 1805 à nos jours, un dernier billet de la Boîte à images annonce la fermeture du plus célèbre des blogs visuels. Ka et moi n'avons pas tout à fait la même approche ni les mêmes curiosités. Mais pour un amateur d'images, ses promenades érudites appuyées sur de longues piles d'illustrations étaient un rendez-vous à ne pas manquer. Qui d'autre que lui, sur le web, était capable d'associer Jean Reno dans Les Visiteurs et un portrait par Jan Van Eyck? De revisiter Vermeer aussi bien que Magritte, Majorelle ou Rodtchenko, de révéler les origines des Gitanes, de Mandrake ou du père Noël, de nous raconter La chute d'Icare ou les reflets dans un miroir? En trois ans, près de 600 billets et 7000 images publiées, c'est un panorama immense qui a été parcouru. Un cours du soir à ciel ouvert, pour tous les amoureux de l'image. Suivi par une troupe de commentateurs fidèles, qui venaient discuter les interpétations, apprécier les mises en rapport, échanger des liens.

A un moment où il est beaucoup question de refonder les médias en ligne à coups d'abonnements, de publicité et d'ouverture du capital, il faut souligner que le partage de cet exercice nous était offert gratuitement. Un bon blog est une chose rare. Sa fréquentation répétée peut engourdir la reconnaissance de la faveur qui nous est faite. La clôture de la Boîte à images, fut-elle provisoire, vient nous rappeler le caractère fragile de cet effort. Au début de l'année, Ka avait tenté de stabiliser cette activité en demandant le versement d'un euro à ses lecteurs. Les résultats de cette proposition n'avaient pas dépassé un niveau symbolique. Qu'à cela ne tienne. Avant même de regretter la fermeture de la Boîte – et en espérant un possible retour –, il faut d'abord remercier Alain Korkos pour cette contribution sans équivalent, dont nous avons été nombreux à profiter.

Soutenons les médias alternatifs avec Ségolène

image Toutes les initiatives audacieuses qui tentent de changer la situation de la concentration de la presse méritent d’être soutenues, au nom de la liberté de l'information et du pluralisme.

Ecrit Ségolène Royal, en suggérant de souscrire dès maintenant un abonnement de 9 € par mois (108 €/an) au projet de média en ligne MediaPart. Comme Versac et Nicolas Voisin, j'aime bien Benoît Thieulin – mais révolutionner le journalisme avec Edwy Plenel, ça ressemble quand même beaucoup à une bonne blague. Alors, parce que moi aussi je pense qu'il faut soutenir “les initiatives audacieuses qui tentent de changer la situation de la concentration de la presse”, j'ai un conseil à donner à Ségolène Royal. Poster sans attendre une missive sur les réseaux Désirs d'avenir en faveur de l'excellent portail Rezo.net (désormais doté de flux RSS). Un média qui, par un travail de fourmi, révolutionne quotidiennement le paysage de l'information. Un média “financièrement indépendant et exigeant éditorialement, (qui) cherche à inventer une réponse ambitieuse aux trois crises – démocratique, économique, morale – qui fragilisent l'information en France”. Sans tambours ni trompettes, ni papier de lancement dans le Monde. A gauche. Et pour pas un sou.

Nonfiction: (ne pas) comprendre Facebook et l'internet social

Le site nonfiction.fr, je l'avoue, me laisse perplexe. J'aurais pourtant dû me réjouir de voir un nouvel organe, accessible gratuitement, plutôt orienté à gauche, se consacrer au compte rendu des essais et de la production intellectuelle. Mais le blogueur est soupçonneux de nature. Un plan média à la grosse caisse, marqué par quelques parutions d'articles sur vrai papier avant même l'ouverture du site, ça ne fleure pas vraiment le web 2.0 ni le garage band. Alors évidemment, quand à l'occasion du lancement, le blogueur découvre en page de garde le portrait du pape des magazines, BHL himself – mais pas le moindre fil RSS (installés depuis) et une interaction restreinte, il se dit qu'on essaye de lui vendre du jarret au prix du filet, et de faire passer une resucée du Nouvel Obs pour un portail.

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Facebook is la bouteille à la mer

image Au service militaire, il y avait ceux qui y avaient été – et puis les autres. Ceux qui auraient bien aimé savoir, mais n'auraient jamais osé franchir la porte. A chaque époque ses plaisirs interdits. Facebook, c'est un peu comme le bordel de jadis. C'est du moins ce qu'on se disait en entendant Paul Amar nous assurer, la main sur le coeur, qu'il n'irait jamais en ces lieux. Mais qui n'en brûlait pas moins de regarder sous les jupes, entretenant, l'oeil égrillard, quelque jeunesse blonde au sourire ultra-brite.

Pour Paul Amar et tous les autres qui aimeraient bien savoir – mais n'ont pas forcément une fille d'ancien ministre déchu sous la main –, levons un coin du voile. Que se passe-t-il sur Facebook? Pour commencer par le commencement, dans Facebook, il y a le "is". Juste après la photo et le nom, comme dans Twitter, le "is" nous dit de nos amis le temps qu'il fait, l'endroit, l'humeur, ou rien. Comme l'embrayeur de Roman ou l'index de Rosalind, il n'est rien par lui-même, pure interface entre l'identité avouée et l'état revendiqué, petit transistor à un état qui réveille de l'engourdissement électronique.

Comme tout sur Facebook, on peut s'en servir ou pas. Il y a ceux qui toisent le "is", l'ignorent ou le négligent. Car le "is" parle anglais, c'est son malheur – comme tout le site qui n'a d'yeux que pour la jeunesse dorée des cités cosmopolites. Des factions militent pour disposer d'un Facebook qui s'exprimerait enfin dans la langue de Molière – un Facebook qui dirait "est", comme vous et moi, qui commanderait sa baguette et mettrait son béret.

Grossière erreur. L'anglais de Facebook sur les terres de Bourgogne ou de Brie, c'est comme l'accent de Jane ou de Romy. Un écran de fumée, un voile poétique, un pas de côté. Ceux qui ont connu le Flickr d'avant l'internationalisation regretteront toujours les expressions d'origine (aujourd'hui remplacées par: "Vous aimez vous amuser? Utilisez Flickr" – no comment). Certes, les anglophones aussi jouent avec leur "is", brodent, fleurissent et ne se bornent pas à la liste prémâchée des: "at home", "at work", "sleeping", etc. Mais on ne m'enlèvera pas de l'esprit que le vrai plaisir du "is" commence avec les langues romanes, ouraliennes, altaïques, dravidiennes, nigéro-congolaises – en un mot: toutes celles qui n'entravent que pouic à celle de Shakespeare.

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Quand la France parle aux Français

image La fonction d'exutoire que favorise les capacités d'interaction du web 2.0 est un sujet de manipulation délicate. Elle est volontiers brandie par les adversaires du net, qui en parlent sans la connaître. Les blogueurs, qui y sont confrontés de façon plus concrète, rechignent à évoquer cette part noire de l'outil, qui salit la haute idée qu'ils s'en font. Pourtant, à l'occasion des affrontements de Villiers-Le-Bel, c'est cette dimension qui éclate et dépasse pour l'instant toutes les autres.

Une recherche effectuée hier soir sur le web n'éclairait guère sur les événements, n'apportant pas plus d'informations que celles diffusées par les grands médias. Elle donnait en revanche accès de plain-pied aux tréfonds de l'âme franchouillarde, dans ce qu'elle a de plus abject. Du moindre article de presse aux vidéos sur Dailymotion en passant par l'interface d'un agrégateur généraliste comme Wikio, on pouvait voir un flot de haine pure se déverser en centaines de commentaires, avec une violence et une bêtise qui n'avaient rien à envier aux exactions nocturnes des banlieues. Le comble était sans doute atteint par le tombereau d'insultes racistes déposées sur le blog même de l'un des deux adolescents décédés, dont l'adresse avait été livrée par Libération hier soir (commentaires retirés vers 22h). Je pense n'avoir jamais vu, y compris dans les moments de tension de la campagne présidentielle, l'exaspération, la vulgarité et la bassesse à un tel degré ni avec une telle abondance.

Nombre de ces messages déclinent sans honte leur appartenance et donnent une lecture extrêmement claire des fondamentaux politiques à l'oeuvre (STOP !!!!!!!!! Faut couper RMI , allocs, des billets aller et dehors à toute cette racaille. J'ai voté Sarko pour changer et c'est exactement pareil qu'avant, aux prochaines c'est Le Pen et là c'est sûr et je ne changerai pas d'avis). Reste la question de fond. Doit-on estimer, selon la logique du nombre d'épiciers, que l'hospitalité du web multiplie les occasions d'expression épidermique et attise ainsi le feu raciste? Ou faut-il au contraire penser qu'il vaut mieux déverser son pus en commentaires inoffensifs plutôt que de tirer un coup de fusil? Quel moyen existe-t-il pour départager ces deux thèses?

  • Illustration recopiée sur le skyblog de Moshin, légendée: “Sa c pour la fille sérieuse ki mefera tonber dans c'est bras peut etre ke c'est toi? Alor essaye!! Mais de toute facon celle que j'aime avan tous et qui est la plus belle. C'est ma maman, que j'aime tellement...” (billet du 17 mars 2006).

La photo qui n'avait rien à voir

image Chronique des usages désinvoltes de l'image (suite). Après Libération, voici Le Monde pris en flagrant délit de laisser-aller décoratif. Pour illustrer la version en ligne d'un article évoquant, dans l'édition datée du 21 novembre 2007, une conférence sur "le sens de l'humour chez Descartes" au Théâtre du Rond-Point, l'iconographe a choisi une photographie du théâtre qui referme comme les deux moitiés d'un fruit les entrelacs arachnéens de la toiture, troués par un contre-jour, sur l'embrasement rougeoyant des fauteuils d'orchestre. Une bien belle image, légendée: “Vue non datée de l'intérieur du théâtre du Rond-Point, à Paris. D. R.”

Vue non datée? Droits réservés? On pouvait trouver dès ce matin la solution de l'énigme sur le blog de François Bon: “Là, sur la photo, je me dis: ben dis donc, pour un truc sur le rire au Rond-Point, y a pas grand-monde... Pourtant, ce qui m’étonnait, c’est que j’avais reconnu la grande salle du Rond-Point avant même de lire l’article. Et je comprends: là, dans Le Monde, c’est ma pomme en train de faire atelier d’écriture, avec les enseignants du rectorat de Versailles... il y a exactement trois ans!”

Certes, précise l'écrivain, cette photographie de Philippe De Jonckheere était disponible en copyleft sur son site, le Tiers Livre, mais il aurait été plus correct de la part du journal d'informer l'auteur de son usage et d'indiquer sa source.

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Je hais les journalistes

image Que peuvent les blogs? Depuis la dernière campagne présidentielle, nous le savons: pas grand chose. Presque rien. Peut-être juste ceci: sauver l'honneur. Hier, en avance à un rendez-vous, je suis passé par hasard devant mon ancienne fac, Paris III-Censier, au moment où débutait l'assemblée générale de reconduction du blocage. Et ce que j'y ai vu différait du tout au tout de l'image produite par les "reportages" télévisés.

Dans les JT, une AG, c'est un affrontement violent de deux groupes fanatisés, les boqueurs et les anti-bloqueurs, qui s'insultent en attendant les CRS. Dans le monde réel, c'est un rassemblement calme et serein où l'on discute sérieusement de problèmes complexes. Où les universitaires, qui ne sont pas brusquement décérébrés, continuent à faire avec intelligence leur travail d'analyse. Dans le respect du dialogue et des opinions diverses. En assistant à une AG, on apprend plein de choses. D'abord, on voit que l'amphi est comble. La thèse de la manipulation par des groupuscules ultra-gauchistes apparaît pour ce qu'elle est: une pauvre farce. Et puis, si l'on écoute ce qui s'exprime, on comprend pourquoi ils sont tous là. Oui, cette loi pose des problèmes graves et nombreux, à tous les étages. Réduire ça à une discussion sur les droits d'inscription ou à un prurit anti-sarkozyste revient juste à écrire noir sur blanc: je suis un sinistre con, j'en suis fier et je signe. C'est pourtant si facile. Il suffit de venir voir. A entendre la teneur des discussions, le poids des arguments, on comprend immédiatement que ce mouvement ne fait que commencer.

Je suis sorti de là apaisé, de voir les étudiants si maîtres d'eux, d'observer la réalité du dialogue entre eux et la présidence, les professeurs ou les personnels administratifs, qui ne sont pas oubliés. Et aussi furieux, de constater de mes yeux le degré de caricature atteint par ce qui ne mérite plus depuis longtemps le nom de journalisme. S'en souviendra-t-on lorsque ces tristes sires nous trompèteront leur prochaine leçon de déontologie sur les blogs ou Wikipédia? Lorsqu'ils viendront pleurer pour qu'on sauve leurs journaux de la faillite? Cela fait déjà longtemps qu'il n'y a plus rien qui mérite d'être sauvé.

Libé n'a plus d'yeux pour les étudiants

image Une manif a mille visages. Phénomène polymorphe aux contours imprécis, elle offre à la vue tout l'éventail des comportements – et au photographe une vaste gamme de traitements. Selon l'angle retenu, on peut la montrer nombreuse ou anémique, souriante ou morose, dynamique ou amorphe. C'est dire si le choix d'une image est ici significatif. Significatif, non de l'événement, mais du regard qu'on porte sur lui.

En mars 2006, lors de la crise du CPE, Libération, fidèle à son histoire, s'était rangé du côté des manifestants. La grille de lecture visuelle était clairement la référence à mai 68. Volontiers éclairées par la lueur chaude d'un fumigène, les images chantaient l'ode à la jeunesse, au dynamisme et à la liberté. Un an et demi plus tard, beaucoup de choses ont changé. Joffrin a remplacé July à la tête du journal. Sarkozy a remplacé Villepin à la tête du pays. Sous le losange rouge, pour la première fois, les manifestations étudiantes ont perdu leur air de fête.

Sur la couverture du 9 novembre 2007 (voir ci-contre), foin des jeunes filles souriantes de jadis, trois jeunes gens occupent l'espace. On distingue quelques têtes à l'arrière-plan, mais la vue est en contre-plongée: impossible de savoir s'ils étaient dix mille ou deux cent – va savoir pourquoi, on n'a pas l'impression qu'ils étaient bien nombreux. Les couleurs sont froides et sombres, l'horizon bouché. Pas un brin de ciel bleu, qui signifie l'espoir. Surtout, ces trois étudiants sont entre eux: pas un coup d'oeil vers nous, pas un regard en avant, ni vers l'extérieur. Ils sont tout entiers à leur préoccupation du moment. Qui n'a pas l'air des plus aimables. Le personnage central, la bouche ouverte sur un cri, a les yeux presque clos. Une attitude reprise par son compagnon de gauche, dont le bas du visage est coupé. Comme les deux oreilles qui encadrent la scène, à gauche et à droite de l'image, et la referment à la manière d'un flipper. Le tout forme un bloc grimaçant et bizarre, sorte d'évocation moderne du Laocoon.

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