Mais dans le débat public récent, c'est une autre image qui a marqué les esprits. Une photographie en noir et blanc d'une collégienne portant ses livres de classe (fig. 1), que j'ai pour ma part découvert le 29 septembre dans un commentaire du billet "Quelques mots sur l'affaire Polanski" sur le plus célèbre blog indépendant français: Journal d'un avocat. A l'occasion de la discussion suscitée par l'article, où était également évoqué le physique de la jeune fille, Eolas avait trouvé via Google images ce portrait, sans indication de source. Reprise et diffusée depuis en d'innombrables copies, cette photo de petite fille sage a indiscutablement renforcé le camp de ceux qui voient dans ce cas un viol plutôt qu'une "affaire de moeurs".

L'origine de cette image est la publication d'un reportage sur Samantha en décembre 1997 dans le magazine People. Réalisée par Sean Kinney en 1976, soit l'année précédant les faits, cette photo illustre un article intitulé "Forgive and Forget" ("Pardonner et oublier", fig. 5), qui vient mettre un point final au processus ouvert en 1988 par la plainte au civil de la victime, suivi en 1993 par un accord entre les parties prévoyant le versement d'une somme d'un demi-million de dollars, transaction dont le numéro de People et les déclarations ultérieures de Samantha laissent à penser qu'elle a été menée à bien. Après l'arrestation de Polanski à Zurich, l'image de 1976 a été plusieurs fois reprise en association avec un portrait réalisé par Reuters en mai 2008 à l'occasion de la première de Wanted and Desired, sur le mode de l'opposition "Autrefois/Maintenant" (fig. 6).

L'évolution de la sensibilité à l'endroit des agressions sexuelles a raréfié les accusations de "provocation" fréquemment invoquées par les violeurs, et le discours public sur ces sujets se caractérise désormais par une grande prudence. Pourtant, les usages illustratifs sauvages comme ceux décrits ci-dessus démontrent la persistance des idées reçues les plus grossières, que la dimension implicite du langage imagé permet d'exprimer malgré tout. Que Samantha Bailey fut une Lolita aguichante ou une écolière sage ne change rien à la nature du viol, établi par l'absence de consentement. Mais le choix des photos révèle la résistance de l'imaginaire, qui continue à séparer le monde en femmes fatales ou en vierges innocentes.

On ne saurait toutefois s'arrêter au seul niveau du stéréotype pour comprendre la pulsion qui nous guide vers l'image. Savoir à quoi ressemblait Samantha au moment de son agression reste pour chacun de nous la façon la plus efficace de se forger une opinion dans un contexte de versions contradictoires, tout simplement parce que c'est un moyen de juger comment nous agirions en pareil cas. Or, cette image, comme la lettre volée de Poe, n'est pas cachée bien loin. Un plan de Wanted and Desired reproduit fugitivement une planche de tirages issus de l'une des séances de photographies réalisée par Polanski en 1977 (fig. 7, 8, 9). Chacun peut y voir ce qu'apercevait alors le cinéaste dans son viseur. Ni une jeune femme de vingt-cinq ans, ni une adolescente hamiltonienne, mais bien une fillette sage à la gaieté enfantine.

Illustrations: 1) Portrait de Samantha Bailey (Geimer) en 1976 par Sean Kinney, in People, 15/12/1997, vol. 48, n° 24, p. 156 (copie d'écran); 2, 3, 4, 7, 8, 9) extraits de Roman Polanski: Wanted and Desired (Marina Zenovich, 2008), vidéogrammes; 5) double-page du magazine People, 15/12/1997, vol. 48, n° 24, p. 155-156 (copie d'écran); 6) "Then/Now", portraits de Samantha Bailey/Geimer, 1976/2008, blog Kevin Garden, 27/09/2009 (copie d'écran).