Au regard du but qui l'anime, le texte est d'ailleurs bien trop timide. Pourquoi laisser de côté le cinéma, la télévision et YouTube – vecteurs bien plus puissants de nos mythologies? On a certes du mal à imaginer comment obliger Hollywood à insérer un label d'"apparence corporelle modifiée" entre deux plans d'un film d'action. Plus grave, le projet ignore également les couvertures de magazine ou la cohorte des journaux féminins, qui travaillent de longue date à la modification de notre image du corps.

Pourtant, même restreint à l'univers de la publicité, le texte risque de poser pas mal de problèmes d'application. Laissons de côté l'inélégance de révéler les améliorations apportées au physique de telle ou telle ambassadrice de grande marque, qui pourrait s'en offusquer. En matière de retouche, la question est de savoir à partir de quel seuil opérer. Au tribunal, on risque de voir réapparaître les discussions byzantines qui animaient les sociétés photographiques au milieu du XIXe siècle: Il est difficile (...) de bien préciser dans une rédaction ce qu'on entend par le mot retouche essentielle. (...) M. Anthony Thouret demande à préciser la question par un exemple. "Dans l'esprit de l'article 5, dit-il, est-il permis de refaire un oeil sur un portrait?" M. le Président répond qu'il ne croit pas qu'il en soit ainsi; suivant lui, on peut réparer un oeil, indiquer même par un trait de dessin une paupière que le mouvement du modèle aurait rendue trop flou, éteindre une lumière trop vive, retoucher avec modération, avec tact, en un mot, mais il ne lui semble pas qu'un portrait dont les yeux auraient été refaits puisse, d'après l'article 5, être admis à l'exposition. (Bulletin de la Société française de photographie, 1864, p. 35-36.)

L'anorexie est une dérive qui témoigne à sa manière du problème qu'entretient notre société avec l'image de la femme. Il est peu probable qu'une mention informative sur les publicités puisse avoir un quelconque effet sur cette pathologie, dès lors qu'on n'aura rien modifié du déséquilibre des représentations homme-femme, sans parler du métarécit de santé-beauté idéale qui structure des pans entiers de notre imaginaire – et de notre économie. Au moment où la télévision publique enfourche le cheval de la stigmatisation de l'obésité, pour ramener à la minceur les brebis égarées du surpoids, la mesurette risque de faire long feu.

Illustration: Couverture de GQ, février 2003. La modification apportée à l'apparence corporelle de Kate Winslet a fait débat. Le projet de loi français n'aurait aucune incidence sur ce type de publication.