L'écureuil et le regard-caméra
Par André Gunthert, samedi 22 août 2009 à 19:19 (5005 vues, permalink, rss co) :: Notes - En images
Délicieux concours du hasard dans l'iconographie estivale. Rappelant que l'une des propriétés distinctives de la photographie est la captation d'événements impréparés, le site du National Geographic a mis en ligne le 13 août dernier un souvenir de vacances remarquable par l'intrusion dans le cadre d'un écureuil pris sur le vif au moment où l'animal regarde la caméra.
C'est la combinaison de deux systèmes techniques qui donne à cet instantané son aspect si particulier: le retardateur, conçu pour permettre l'autoportrait en l'absence d'un tiers, et l'autofocus, qui règle la mise au point sur le motif central. La temporalité de l'attente créée par le premier système provoque le sourire des sujets initiaux de l'image, conscients de se faire voler la vedette par la curiosité du rongeur. La modification automatique de la mise au point sur le sujet le plus proche parachève cette composition impeccable que seule la machine pouvait créer.
Mais ce qui a fait le succès de ce cliché (rapidement assorti d'un squirrelizer, qui imprime l'image de l'écureuil sur n'importe quelle photo en ligne), c'est la combinaison improbable sur une même image de deux régimes visuels opposés. Issue du portrait peint, la convention de la pose, avec son regard fermement planté dans la direction du spectateur, s'est installée dès la période daguerrienne parmi les codes de la photographie. Ce n'est qu'avec l'apparition du cinématographe que se répand la convention documentaire qui prohibe ce qu'on appellera le "regard-caméra".
Sur l'une des plus anciennes séquences animées, la célèbre "Entrée du train en gare de La Ciotat" filmée par les frères Lumière en 1895, on voit que les acteurs improvisés évitent consciencieusement de regarder l'appareil étrange planté au beau milieu du quai. C'est l'indication la plus sûre que cette séquence a été préparée et dirigée. Dès les débuts du spectacle cinématographique, l'idée s'impose que le camouflage du dispositif est la condition de l'illusion naturaliste.
D'où vient cette convention? Michael Fried fait remonter à la peinture du milieu du XVIIIe siècle la manifestation d'un "absorbement" qui nie implicitement la présence du spectateur (La Place du spectateur, Gallimard, 1980). Mais cette convention est probablement aussi ancienne que la peinture d'histoire, qui montre couramment une scène conforme à la théorie du "quatrième mur" du théâtre naturaliste – autrement dit la représentation d'un événement qui se déroule comme si personne n'était là pour le voir.
Cette convention n'est autre que celle qui fonde le récit de fiction, où elle prend la forme de l'effacement des marqueurs de l'énonciation. Il est intéressant de noter que c'est précisément en raison du réalisme du genre que le portrait individuel, dès la Renaissance, invente cette façon particulière de révéler la présence du dispositif par l'échange du regard du modèle avec le peintre. Et que c'est en vertu du même impératif de vraisemblance que le cinéma (ou l'instantané d'actualité) réimporte la convention inverse de la peinture d'histoire, dépoussiérée par le contexte de l'enregistrement argentique.
Comme les piles, les conventions s'usent et doivent se renouveler pour retrouver leur efficacité. Désormais perçue comme théâtrale et affectée, la pose s'absente du plus en plus de nos albums photographiques, au profit d'un "naturel" non moins codé. «Fais comme si je n'étais pas là» est l'injonction qui a remplacé le «petit oiseau va sortir» des portraits d'atelier – qui, en signalant le début de l'opération, permettait de prendre au bon moment la mine de circonstance.
Contrairement aux deux touristes immobilisés dans l'attente du déclic par conformité à la règle de la pose, l'écureuil surgi pendant la prise de vue délivre un vrai regard-caméra – le même que celui que peuvent avoir les enfants ou les passants non prévenus à l'occasion d'un micro-trottoir. Un regard ingénu qui brise toute convention, charmant de naturel, d'autant plus comique de se trouver mis en balance avec le protocole du portrait.
Avec le squirrelizer, c'est cette rupture du contrat visuel qui se propage de photographie en photographie. Un peu de fraîcheur dans la chaleur de l'été.
MàJ du 23/08: Complément d'enquête: le cliché n'a pas été réalisé au retardateur, comme je le croyais, mais à la télécommande. Le couple disposait des deux outils, et les a employé pour réaliser une série d'autoportraits (dont plusieurs sont reproduits dans l'entretien du Today Show). Le scénario reste globalement semblable, mais la part de hasard diminue avec la disparition de l'automaticité du processus. Le succès rencontré par cette image tient en partie à l'ambigüité de la présentation initiale par son auteur, qui peut laisser croire au miracle de l'instantané parfait, alors qu'il y a eu plusieurs essais. La légende de l'instant décisif entre donc aussi dans les composantes de la réception de cette image.
Tags: culture visuelle, histoire photo, portrait, viralité
Commentaires
1. Le dimanche 23 août 2009 à 11:35, par Thau
2. Le dimanche 23 août 2009 à 12:05, par André Gunthert
3. Le dimanche 23 août 2009 à 12:41, par Dominique Hasselmann
4. Le dimanche 23 août 2009 à 12:49, par Jean Leplant
5. Le dimanche 23 août 2009 à 12:56, par Alice M
6. Le dimanche 23 août 2009 à 14:15, par Michel
7. Le dimanche 23 août 2009 à 23:37, par SNinon
8. Le lundi 24 août 2009 à 07:15, par XS
9. Le lundi 24 août 2009 à 08:53, par ln
10. Le lundi 24 août 2009 à 09:38, par olivier b
11. Le lundi 24 août 2009 à 10:53, par balou
12. Le lundi 24 août 2009 à 12:52, par Benjamin
13. Le mardi 25 août 2009 à 11:29, par noone
14. Le mercredi 2 septembre 2009 à 08:55, par Francois Brunet
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