Sur l'une des plus anciennes séquences animées, la célèbre "Entrée du train en gare de La Ciotat" filmée par les frères Lumière en 1895, on voit que les acteurs improvisés évitent consciencieusement de regarder l'appareil étrange planté au beau milieu du quai. C'est l'indication la plus sûre que cette séquence a été préparée et dirigée. Dès les débuts du spectacle cinématographique, l'idée s'impose que le camouflage du dispositif est la condition de l'illusion naturaliste.

D'où vient cette convention? Michael Fried fait remonter à la peinture du milieu du XVIIIe siècle la manifestation d'un "absorbement" qui nie implicitement la présence du spectateur (La Place du spectateur, Gallimard, 1980). Mais cette convention est probablement aussi ancienne que la peinture d'histoire, qui montre couramment une scène conforme à la théorie du "quatrième mur" du théâtre naturaliste – autrement dit la représentation d'un événement qui se déroule comme si personne n'était là pour le voir.

Cette convention n'est autre que celle qui fonde le récit de fiction, où elle prend la forme de l'effacement des marqueurs de l'énonciation. Il est intéressant de noter que c'est précisément en raison du réalisme du genre que le portrait individuel, dès la Renaissance, invente cette façon particulière de révéler la présence du dispositif par l'échange du regard du modèle avec le peintre. Et que c'est en vertu du même impératif de vraisemblance que le cinéma (ou l'instantané d'actualité) réimporte la convention inverse de la peinture d'histoire, dépoussiérée par le contexte de l'enregistrement argentique.

Comme les piles, les conventions s'usent et doivent se renouveler pour retrouver leur efficacité. Désormais perçue comme théâtrale et affectée, la pose s'absente du plus en plus de nos albums photographiques, au profit d'un "naturel" non moins codé. «Fais comme si je n'étais pas là» est l'injonction qui a remplacé le «petit oiseau va sortir» des portraits d'atelier – qui, en signalant le début de l'opération, permettait de prendre au bon moment la mine de circonstance.

Contrairement aux deux touristes immobilisés dans l'attente du déclic par conformité à la règle de la pose, l'écureuil surgi pendant la prise de vue délivre un vrai regard-caméra – le même que celui que peuvent avoir les enfants ou les passants non prévenus à l'occasion d'un micro-trottoir. Un regard ingénu qui brise toute convention, charmant de naturel, d'autant plus comique de se trouver mis en balance avec le protocole du portrait.

Avec le squirrelizer, c'est cette rupture du contrat visuel qui se propage de photographie en photographie. Un peu de fraîcheur dans la chaleur de l'été.


MàJ du 23/08: Complément d'enquête: le cliché n'a pas été réalisé au retardateur, comme je le croyais, mais à la télécommande. Le couple disposait des deux outils, et les a employé pour réaliser une série d'autoportraits (dont plusieurs sont reproduits dans l'entretien du Today Show). Le scénario reste globalement semblable, mais la part de hasard diminue avec la disparition de l'automaticité du processus. Le succès rencontré par cette image tient en partie à l'ambigüité de la présentation initiale par son auteur, qui peut laisser croire au miracle de l'instantané parfait, alors qu'il y a eu plusieurs essais. La légende de l'instant décisif entre donc aussi dans les composantes de la réception de cette image.