Absentes Pictura Praesentes (Que font les images?)
Par André Gunthert, lundi 6 juillet 2009 à 11:44 (4231 vues, permalink, rss co) :: Notes - En images
Je dois à mon père d'avoir lu enfant l'un des piliers de la culture populaire américaine: Edgar Rice Burroughs, auteur de John Carter et de Tarzan (auquel le musée du Quai Branly consacre actuellement une exposition qui montre bien le phénomène d'objectivation du héros romanesque dans l'univers des mass-media).
Moins bien exporté en France, John Carter est toujours resté pour moi un héros sans imagerie – un vrai héros imaginaire, comme ceux de Dumas avant qu'on aie la télé, héros de ma subjectivité – à peine alimentée par quelques couvertures illustrées, lointaines héritières des pulps où le Warlord of Mars faisait ses premiers pas en 1912 ("Under the Moons of Mars" dans le magazine All-Story). C'est hier seulement, en faisant une recherche sur l'édition populaire, que j'ai découvert par hasard que ce personnage avait aussi ses versions BD (ainsi qu'un film en préparation, sous la direction d'Andrew Stanton, des studios Pixar).
J'ai toujours dit que le blog était un excellent carnet de notes. Mais cet outil public est mal adapté à la description de l'émotion très personnelle que j'ai ressenti – dont je ne livrerai qu'un schéma volontairement appauvri. Il suffit de noter qu'une bonne quarantaine d'années sépare ma première lecture de la découverte de l'existence en image du fier virginien aux yeux gris. Quelque chose de l'ordre du: "Je le savais", "C'était bien ça". Quelque chose d'un soulagement immense de voir ainsi concrétisée ma théâtralisation privée – et simultanément la révélation de l'ampleur de ma frustration de n'avoir jamais vu John Carter autrement qu'en rêve.
Ecce imago. Voici l'image. Rien de plus que ce que disait déjà si bien Alberti dans son De Pictura (1435): «Car la peinture a en elle une force quasi divine qui non seulement, comme on dit de l'amitié, rend les absents présents, mais aussi montre les morts aux vivants après de longs siècles» (Nam habet ea quidem in se vim admodum divinam non modo ut quod de amicitia dicunt, absentes pictura praesentes esse faciat, verum etiam defunctos longa post saecula viventibus exhibeat).
L'image donne figure. Elle fait basculer le mort vers le vif. Elle crée la présence de ce qui est absent. C'est tout. C'est très puissant. Et ça l'est encore plus si on ajoute le détail qu'Alberti a oublié de préciser. Le personnage que je contemple n'est peut-être pas tout à fait le même que celui que je m'étais imaginé, mais il a sur mon John Carter un énorme avantage: il est devenu un objet public, il peut être partagé.
La figuration est une objectivation. Dans le contexte des médias de masse, c'est ce trait qui confère à l'image sa puissance. Pas étonnant qu'on en use pour donner corps aux idées, aux messages, aux métarécits. Pour faire vivre tout ce à quoi nous voulons donner une existence dans l'espace social, au-delà de la subjectivité. De la propaganda fide à l'image scientifique – du Christ aux dinosaures. De mai 68 à Neda.
Tags: culture visuelle, illustration
Commentaires
1. Le lundi 6 juillet 2009 à 15:10, par Patrick Peccatte
2. Le lundi 6 juillet 2009 à 16:14, par michèle pambrun
3. Le lundi 6 juillet 2009 à 17:59, par olivier b
4. Le mardi 7 juillet 2009 à 03:10, par rocbo
5. Le mardi 7 juillet 2009 à 06:02, par André Gunthert
6. Le mardi 7 juillet 2009 à 21:45, par temps
7. Le mercredi 8 juillet 2009 à 15:41, par Benjamin
8. Le mercredi 8 juillet 2009 à 18:25, par André Gunthert
9. Le mercredi 9 septembre 2009 à 20:36, par Jean-no
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