Ah, le visuel! Tout voir, tout savoir. Civilisation de l'image, etc. Eh bien non. Il n'y a pas que ça. Si j'en juge par mes mômes, qui absorbent en ce moment du film qui fait peur à haute dose, je suis porté à croire que, comme dans X-Files, la vérité est ailleurs.

Je ne suis pas très client ni très connaisseur des films d'horreur. C'est un tort. Le film d'horreur est construit, non sur une pile de monstres ou d'effets spéciaux, mais sur cette caractéristique bien connue: moins on en voit, plus on a peur. Ce trait psychologique, témoignage des pouvoirs de l'imaginaire, est érigé dans ce contexte en contrainte stylistique. Au point qu'on pourrait rebaptiser le genre cinéma où l'on ne voit rien, cinéma qui ne montre surtout pas, cinéma de frustration de la vision (en revanche, côté oreilles, on est servi).

C'est ce trait qui explique notamment l'emprunt des apparences du film d'amateur, dans la courte lignée qui va du Blair Witch Project (Daniel Myrick, Eduardo Sánchez, 1999) à Cloverfield (Matt Reeves, 2008). (Il y a l'exception qui confirme la règle: Redacted de Brian de Palma, fiction faussement documentaire, mais dont le caractère trop léché détruit justement toute crédibilité.) Seul le genre de l'horreur permet d'exploiter pleinement ce modèle, défini comme le témoignage le plus anti-visuel possible: enregistrement qui montre mal, à côté, au rebours de toutes règles – tout en étant le porteur d'une authenticité de principe, invisible comme telle, ou plutôt révélée par ses défauts. On ne voit rien, mais j'y étais – ce principe qui fait le ressort principal du Blair Witch Project n'est autre que le primat volontiers attribué à la photographie de tourisme.

"Voir/Ne pas voir la guerre" était le titre d'une exposition et d'un catalogue piloté par Laurent Gervereau. Et ce qu'indiquait ce titre d'une relation dialectique entre le désir et la crainte de voir, une très bonne définition du visuel. Le visuel n'est pas seulement ce qu'on voit, mais aussi ce qu'on a envie de voir, ce qu'on a peur de voir et même ce qu'il est interdit de voir. Les religions mosaïques ou la figure de la Méduse ont thématisé de longue date cette ambiguïté qui fonde la dimension imaginaire. Arrêtons de parler des images comme ce qui montre, ce qui dévoile, de la preuve par l'image. L'image est simultanément ce qui berne, ce qui cache, ce qui émerveille. (Note pour le Petit Manuel iconographique de l'homme moderne)