Nous avons discuté ici même un cas similaire, l'image de la petite Kaukab Al Dayah, dont Alain Korkos reprochait à L'Humanité sa diffusion. Je me souviens d'un commentaire qui estimait que j'avais eu raison de reproduire cette image violente, tout en limitant son format. Comme l'Huma s'engageait pour la cause palestinienne, je suis ici du côté des manifestants iraniens. Je sais très bien qu'associer l'image au signalement est un geste militant, qui montre l'horreur pour dénoncer la violence d'un conflit. Le nom de la jeune fille est le facteur crucial qui me permet de faire ce geste. Il ne s'agit pas de n'importe quelle victime. Il s'agit d'une personne, d'une histoire, brièvement restituée, mais de façon suffisamment dense et crédible pour que la reproduction de l'image de sa mort ne soit pas qu'un acte vain de voyeurisme, mais au contraire une forme d'hommage.

Il n'en reste pas moins que diffuser cette illustration est un geste difficile, lourd de sens. Dans le bref espace de temps qui a séparé ma lecture du billet et sa citation sur ARHV, environ une dizaine de minutes, ces différents enjeux ont fait l'objet d'une évaluation rapide. Le risque existe qu'il s'agisse d'une image prise à un autre moment, à un autre endroit. Mais je fais suffisamment confiance à Natacha pour la suivre.

En rediffusant cette image, j'ai la claire conscience qu'il s'agit d'une candidate à l'iconisation. Neda n'est pas la première victime des manifestations iraniennes. Mais comme avant elle Kim Phuc, son cas réunit tous les caractères de ce passage au symbole: une jeune femme, figure de la victime innocente, dont la beauté rend plus cruelle encore la barbarie, avec un nom, c'est à dire une identité, la possibilité d'une personnification.

Dimanche matin, 7 heures. Sans passer par aucun canal de validation officiel, mais uniquement sur la base de sources privées, blogs et médias sociaux, je sais que j'ai devant moi une icône, et que je participe au processus en la rediffusant sur ARHV. J'apprends le lendemain sa reprise par les grands médias. Mais la fréquentation de mon propre billet et ses commentaires m'ont déjà prouvé l'ampleur de l'écho.

J'ai publié ici même une critique de la mythologie du "tous journalistes", ou thèse de l'intrusion des amateurs. Le cas de Néda semble apporter un démenti à mon propos. Il permet en réalité d'en compléter l'analyse, sur au moins deux points.

Contrairement à l'idée selon laquelle c'est le flot numérique qui menace le journalisme, les images qui sont à l'origine de l'émoi des professionnels ne sont pas n'importe quelles photos. Mais seulement les quelques rares exemples repris en couverture des grands journaux, ces images qui tutoient l'histoire, que nous avons pris l'habitude d'appeler "icônes". Le message caché derrière le "tous journalistes", c'est: s'il vous plaît, ne nous prenez pas les icônes.

Comme le pseudo Christ d'Abou Ghraib ou les images tremblantes du métro londonien, la mort de Neda fait partie de ces nouvelles icônes qui n'ont pas été réalisées par des professionnels. Mais il n'y a là aucune invasion de l'espace du journalisme par les amateurs. Neda n'est pas une intrusion forcée sur les terres du journalisme, une concurrence déloyale, mais plus cruellement l'abandon du recours à ces ressources. Le journal du matin, aujourd'hui, c'est Facebook. Démonstration est faite que le média social, relayé par la blogosphère, a suffisamment de pertinence, de réactivité et de crédibilité pour créer à lui seul une icône.