C'est en 1991 que j'ai traversé pour la première fois l'Atlantique. Je me rappelle très bien du premier détail insolite qui m'avait frappé. Alors que mes amis me ramenaient de l'aéroport en voiture, un accessoire m'a sauté aux yeux: répétée de propriété en propriété, la fameuse boîte aux lettres extérieure, toute en rondeurs sur son piquet. Un objet que je n'avais jamais vu de mes yeux – sauf dans mes lectures enfantines, dans Le Journal de Mickey.

Impression étrange: non pas apercevoir un objet inconnu, mais plutôt voir se matérialiser une image - et simultanément découvrir une information derrière la fantaisie du dessin. Pour un petit européen des années 1960, le réalisme disneyien restait relativement opaque. Pas encore de Desperate Housewives pour identifier ces jardinets, ces palissades de bois ou ces maisons à bardeaux typiques des suburbs américains. C'est pourquoi le lecteur assidu de Mickey que j'étais mettait dans le même sac ces menus détails incompréhensibles avec les bizarreries du bon père Walt - comme les souris en costume ou les gants blancs à quatre doigts.

S'apercevoir qu'une forme qu'on croyait imaginaire est un objet du monde réel est un de ces petits chocs qu'on n'oublie pas. Un peu comme ce quidam qui s'esclaffe à la vue de Mickey en chair et en os dans Sous le plus grand chapiteau du monde (The Greatest Show on Earth, Cecil B. DeMille, 1953). Trois fois rien. Et en même temps, petite fêlure qui fait froid dans le dos, la rencontre de la fantasmagorie et du palpable, comme un interdit brisé.

Réfléchir sur les images se fait parfois avec trois fois rien. Me fascine l'attention enfantine, si scrupuleuse, qui a enregistré chaque détail, même le plus inutile. La puissance qu'elle confère au dessin, réservoir d'informations si riche, malgré son apparente pauvreté. Et la magie de la concrétisation, passage du visuel au visible, petit tremblement du quotidien. De la fiction au réel, il n'y a pas qu'une voie à sens unique, mais des allers-retours innombrables et paradoxaux, dont je commence seulement à mesurer l'ampleur. Le souvenir de la mailbox est un petit jalon sur cette piste. La suite à la rentrée dans le séminaire "Mythes, images, monstres".