Les lecteurs de ce blog le savent: on peut difficilement me soupçonner de sympathies bayrouistes. J'ai salué ici même le départ de Quitterie Delmas du Modem, en m'associant à sa réflexion sur les impasses de la politique professionnelle. Mais j'ai lu le livre du béarnais, et le moins qu'on puisse dire, c'est que celui-ci pousse l'analyse un peu plus loin que le chausse-pied des godillots de l'UMP.

A l'inverse de Copé, dont le cerveau a été débranché vers 1987, Bayrou a réfléchi, et compris pas mal de choses. A commencer par le caractère original de la situation politique: «Pour la première fois de notre histoire, un dirigeant français, et le groupe qui l'entoure, cherchent à imposer à la France l'abandon de son modèle de société» (Bayrou, qui n'a pas lu Badiou, a oublié qu'il existe un précédent, mais il a tout de même saisi l'essentiel du problème). On sera peut-être surpris de voir le centriste se livrer à une analyse en termes de lutte des classes, à laquelle le PS a renoncé depuis longtemps. Mais à vrai dire, il n'y a plus que Sarkozy pour croire que l'opposition droite/gauche structure encore quelque chose du paysage politique français. Miné par son européisme néolibéral, asphyxié par la sarko-compatibilité de larges franges de ses troupes, le PS de Martine Hollande suit désormais les traces de la longue agonie du PC.

Si l'on veut comprendre le nouveau schéma qui découpe la vie politique française, illustré par tous les conflits sociaux récents, il faut lire Abus de pouvoir. Bayrou y identifie le courant du New Public Management, à la source du credo de la généralisation de la concurrence et du démantèlement des services publics, qui constitue l'horizon de l'Europe gestionnaire. Il décrit la rupture sournoise introduite depuis les années 1980 avec l'ancien projet de réduction des inégalités, au profit d'un système qui organise au contraire leur accroissement. D'où sa conclusion logique d'une politique indigne, dont l'exercice repose sur la dissimulation de ses fins - autrement dit la négation même du contrat démocratique. On est ici plus proche d'Arlette Laguiller que de Jacques Delors. Pour ceux qui n'ont pas lu Noam Chomsky, Abus de pouvoir peut offrir une séance de rattrapage accessible.

La seconde moitié du livre énumère une série d'abus, de scandales et de choix imposés d'en haut, de Tapie à Pérol en passant par la réintégration de l'Otan. Si le rappel de cette liste déjà longue étonne, c'est par le peu de réactions qu'elle a suscité. Pas de quoi fouetter un chat, disent les plus aimables. Les autres, comme Copé, se font un devoir de ridiculiser celui qui n'est pas encore vacciné contre le scandale.

Il n'y a pourtant aucun doute. Loin de son personnage de naïf des Guignols, Bayrou est l'un des politiques qui a le plus clairement perçu les enjeux et la mécanique du régime. Déclin du PS, cogestion des syndicats, anesthésie de la presse: alors qu'il n'existe plus en France aucune forme d'opposition structurée, Abus de pouvoir restera comme une contribution forte dans un paysage de démission généralisée.