La reprise de ces minces exemples dans de nombreux articles contemporains les ont volontiers fait passer pour une figure de rhétorique destinée à faire partager l'émerveillement du témoin face à ces nouveaux produits de la science, et n'ont été considérés par l'historiographie que d'une manière superficielle. La répétition de ce petit dispositif expérimental, systématiquement proposé par Daguerre à ses visiteurs, doit pourtant attirer l'attention.

Il convient d'abord de lui restituer sa part implicite, clairement présente à l'esprit des acteurs: l'accent porté sur l'invisibilité, le caractère involontaire ou superflu de ces détails les place en opposition symétrique avec l'intentionnalité qui structure jusqu'alors l'opération figurative. Pour n'importe quel contemporain, il est évident que tout motif identifiable d'un tableau, une esquisse ou une gravure a nécessairement fait l'objet d'un choix attesté par l'acte du dessin - et que chacun d'entre eux participe de l'effet d'ensemble voulu par le producteur. Si l'en est ainsi, les phénomènes révélés par l'expérience de la loupe montrent que l'image produite par la photographie appartient à une autre dimension que celle de la représentation. Laquelle? Si rien ne vient encore nommer cette catégorie inédite, le fait que les récits ne retiennent, parmi la foule des détails présents, que ceux qui relèvent de l'accident, du désordre ou de la vicissitude livre une indication précieuse. Quelque chose de ce nouveau rapport au réel a été correctement perçu. Au lieu de dépendre d'un choix parfaitement contrôlé, celui-ci fonctionne comme un prélèvement, qui comporte une part de bruit (information indésirable) en surplus du signal (information choisie). Signes du désordre, les menus accidents du daguerréotype sont des marqueurs de la part d'incontrôlable qui constitue la signature de l'enregistrement.

Daguerre avait-il conscience de ces enjeux? L'expérience de la loupe atteste que l'inventeur, en 1839, ne souhaitait pas seulement montrer des images, mais également démontrer des propriétés. Elle témoigne d'un souci qui ne relève pas de la mise au point technique du procédé, mais de celle de son protocole d'interprétation. Ce dernier repose fondamentalement sur une conversion du regard: à partir du moment où l'on admet d'explorer une image à l'aide d'une loupe pour y chercher les traces du processus d'enregistrement plutôt que des formes iconographiques, on a déjà accepté de soumettre la vision de l'image à la raison du dispositif expérimental. «The effect of the lens upon the picture was in a great degree like that of telescope in nature», écrit Morse: grâce à l'instrument d'optique, le témoin du daguerréotype est mis en demeure de lui appliquer la lecture d'un observateur naturaliste plutôt que d'un spectateur esthète. Par cette seule opération, les critères de la science ont remplacé ceux de l'art, l'ordre du merveilleux s'est substitué à celui du beau.

Extrait modifié de l'article "La boîte noire de Daguerre", in Quentin Bajac, Dominique de Font-Réaulx (dir.), Le Daguerréotype français. Un objet photographique (cat. exp.), Paris, Musée d’Orsay/RMN, 2003, p. 33-40. Republié en complément du cours de culture visuelle des 6-7 mai 2009 à l'université de Neuchâtel.


Annexe

  • Jules Janin, "Beaux-Arts. Le Daguerotype" (sic), L'Artiste, 2e série, t. II, 11e livr., 27 janvier 1839.

«Prenez la loupe; voyez-vous, sur ce sable uni, ce quelque chose d'un peu plus obscur que le reste? C'est un oiseau qui aura passé dans le ciel.»
Extraits reproduits in André Rouillé, La Photographie en France. Textes et controverses: une anthologie, 1816-1871, Paris, Macula, 1989, p. 46-51.

  • Lettre de Alexander von Humboldt, Paris, le 25 février 1839.

«J'ai pu voir une vue intérieure de la cour du Louvre avec les innombrables bas-reliefs. — Il y avait de la paille (qui) venait de passer sur le quai. En voyez-vous dans le tableau? — Non. Il me tendit une loupe et je vis des brins de paille à toutes les fenêtres. Dans un dessin, dit Arago, une maison de cinq étages occupait un espace d'environ 3/4 de pouce; on pouvait reconnaître dans l'image que dans une lucarne - et quelle vétille!! - une vitre avait été cassée et colmatée à l'aide de papier.»
Traduit de l'allemand par Roland Recht, La Lettre de Humboldt. Du jardin paysager au daguerréotype, Paris, Christian Bourgois, 1989, p. 9-12.

  • Lettre de Samuel F. B. Morse à ses frères, Paris, le 9 mars 1839.

«La minutie parfaite du tracé est inconcevable. Nulle peinture, nulle gravure ne s’en est jamais approchée. Par exemple: dans une vue de la rue, une enseigne était visible au loin, et l’oeil pouvait seulement discerner qu’il y avait des lignes de lettres dessus, mais trop minuscules pour qu’on pût les lire à l’œil nu. En appliquant au dessin une lentille puissante, qui grossissait cinquante fois, chaque lettre était clairement et distinctement lisible, tout comme les fissures et les lignes les plus minuscules sur les murs des bâtiments; et le pavé des rues. L’effet de la lentille sur le tableau était dans une large mesure semblable à celui d’un télescope dans la réalité.»
Traduit de l'anglais par François Brunet, "Samuel Morse, 'père de la photographie américaine'", Etudes photographiques, n° 15, novembre 2004.