Découpé en quatre demi-journées, le cours était destiné à fournir quelques outils intellectuels susceptibles de se frayer un chemin dans le paysage confus des images. La première demi-journée, celle de la prise de contact, a été consacrée à une exploration en commun des principales fonctions de l'image, sur une période longue comprise entre le XIIe et le XVIIIe siècle. Les étudiants ont rapidement identifié les principaux "lieux d'image", comme l'église ou le livre, ainsi que les fonctions décoratives, cultuelles, mythologiques ou sociales associées à leurs usages. Curieusement, les pratiques artistiques n'ont été repérées que dans un second temps, et analysées comme la privatisation du capital symbolique élaboré dans le cadre sacré. Encore relativement discrète au cours de la période, la problématique de la fonction informative de l'image est apparue avec l'évocation de la peinture bourgeoise des pays du Nord. Ce n'est qu'en fin de séance que les étudiants ont retrouvé la piste de l'illustration scientifique (voir illustration: extrait de l'ouvrage de Galilée, Sidereus Nuncius, 1610), ponctuée notamment par le modèle de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

La seconde demi-journée a été consacrée à une présentation au galop de l'histoire de la photographie jusqu'en 1900, située dans le cadre d'un bouquet d'innovations intellectuelles et techniques, aux côtés de l'invention de la presse généraliste populaire par Emile de Girardin (La Presse, 1836), ou l'apparition des premiers journaux illustrés de "connaissances utiles", destinés à l'éducation du grand public, The Penny Magazine (1832) ou Le Magasin pittoresque, créé par Edouard Charton (1833).

L'évocation sommaire des techniques photographiques, appuyées sur l'iconographie, a été présentée dans le contexte des principales étapes culturelles de constitution du champ: interprétation de la notion d'enregistrement par Daguerre, revendication d'une dignité esthétique de la photographie par les premières sociétés spécialisées, conquête de l'instantané ouvrant au développement de la photographie scientifique (voir illustration) et de reportage, à la création du cinéma et simultanément à l'essor de la photographie familiale, à la fin du XIXe siècle. Mais la difficulté de l'accès aux images historiques était palpable. Il était impossible, en un temps si court, de déployer le réseau des explications qui auraient permis d'en réveiller l'intérêt. A la lumière de cette expérience, je pense plus efficace, pour une prochaine fois, de procéder par allers-retours entre la période contemporaine et les époques plus reculées.

Sachant que Luc Debraine allait reprendre le flambeau du XXe siècle la semaine suivante, en développant notamment la question des supports ou le rôle des agences, j'avais réservé la deuxième journée à une approche plus théorique. Pour y introduire, j'ai proposé aux étudiants d'analyser la photographie de Spencer Platt primée par le World Press que j'avais déjà soumis aux masterants du Lhivic l'an dernier. Les résultats ont été bien meilleurs. Plutôt que de se fourvoyer dans une approche descriptive de l'image, les élèves journalistes sont partis à la recherche d'informations sur le net (la salle étant bien sûr équipée en wifi) et ont reconstitué en moins d'une demi-heure le paysage polémique dessiné par les interprétations contradictoires de l'image qui font tout son intérêt (et que mes propres étudiants avaient pour la plupart été incapable de restituer).

Le terrain était préparé pour expliciter les particularités structurelles de la communication par l'image, qui ne dépend pas de mécanismes linguistiques, mais de l'application d'un système déductif similaire à l'exercice d'interprétation auquel nous confronte le monde naturel. Si le langage est un dispositif ad hoc élaboré dans le but de rendre plus efficace la transmission d'informations, la compréhension de l'image dépend d'un ensemble de compétences extérieures au cadre visuel. La métaphore la plus appropriée est apparue comme celle des traces repérées par le chasseur. Vestiges accidentellement durables d'une interaction passagère d'un animal avec son environnement, les empreintes ne prennent le caractère de signes d'une présence que dans le regard cultivé qu'applique le chasseur à la recherche d'une proie. Comme la trace, l'image est constituée par ses lectures. C'est pourquoi la ressource essentielle pour son analyse est l'interpétation des effets de contexte.

Pour la dernière demi-journée, l'orateur comme son auditoire donnaient des signes évidents de fatigue. Raison de plus pour lui consacrer le chapitre des images numériques, partagé entre une petite histoire de l'installation des photocapteurs (voir illustration), une interprétation des caractéristiques des nouveaux outils, une présentation des usages visuels originaux observés sur les plates-formes et réseaux sociaux, enfin l'évocation de la question de la retouche, qui se déploie comme une nouvelle culture de l'image. A ces éléments allait rapidement s'ajouter une discussion sur le droit des images, les exceptions à la propriété intellectuelle ou la lecture exportable – thématique que je n'avais pas prévue, mais qui s'est avérée compléter de façon tout à fait appropriée la thèse de la privatisation des usages visuels.

Le Leica est-il une création suisse ou allemande? Pour discuter de la morphologie des appareils numériques, il a fallu rappeler quelques antécédents. L'évolution des références historiques est rapide, et j'ai eu la surprise de constater que l'évocation du nom du plus célèbre appareil de l'histoire de la photographie ne semblait éveiller aucune image précise auprès des étudiants. Grâce à la photothèque disponible sur mon disque dur, je pouvais combler rapidement cette lacune – en me promettant de rapporter la prochaine fois l'objet lui-même. C'est du reste mon seul regret: j'avais bien pensé apporter quelques pièces de ma collection, de façon à rendre plus tangibles certaines évolutions techniques. Mais il n'est évidemment guère pratique de transporter avec soi ces matériels. La semaine prochaine, Luc Debraine résoudra ce problème en emmenant les étudiants visiter l'école et le musée de photographie de Vevey.

Affaiblissement de la fonction décorative des images, interrogations sur la fonction mythologique ou cultuelle, développement des fonctions informative et relationnelles, telles furent quelques-unes des conclusions auxquelles permettait d'aboutir ce parcours de deux jours. Au total, une expérience vraiment intéressante – et une rencontre des plus plaisantes avec un public réceptif et finalement complice.