Et puis il y avait dans ce phénomène apporté sur un plateau ce petit air entendu, cet arrière-goût qui n'arrivait pas à tromper le palais. "Susan Boyle" n'appartient pas à la catégorie des lapsus visuels, genre privilégié du buzz, mais à celle de la métamorphose. Une figure particulièrement appréciée des premiers temps du web 2.0, sur un mode particulier, dont "Everyday" de Noah Kalina avait écrit les règles épurées: une transfiguration muette, pure manifestation visuelle, appuyée sur l'illustration musicale à la manière du cinéma.

La métamorphose de "Susan Boyle" n'a rien à voir avec ce modèle. Elle offre une démonstration lourde et répétitive, ultra-soulignée par tous les plans du montage, et qui se lit tout particulièrement sur le visage du principal animateur, Simon Cowell (voir ci-dessus). Ce pilier des programmes type "Pop Idol" depuis 2001 connait la musique: ses mimiques et ses convulsions sourcillaires permettent de suivre à la virgule le scénario mille fois repris depuis Cendrillon ou Peau d'Âne de la souillon devenue princesse.

Ce classique de l'imaginaire populaire, qui joue la partition du coup de théâtre sur fond de vengeance de classe, a fourni à la télévision un inépuisable filon de surprises prévisibles, du relooking à "Qui veut gagner des millions". Et c'est bien la télé qui a établi la scénographie de cette version de la métamorphose, à grand renfort de cuivres et de caméras en piqué, dans une débauche pompeuse d'effets grandiloquents.

On peut s'interroger sur la signification de la performance de "Susan Boyle" sur le web. En la matière, c'est Narvic qui s'approche le plus près de la solution, en notant que «l’épisode est une illustration exacte du contraire même de ce que prophétisait le Web 2.0.». On peut être plus catégorique encore: "Susan Boyle" n'a rien à voir avec le web 2.0. Comme le relève avec perspicacité Fatima Aziz, c'est le 11 avril, «suite à la diffusion télévisée de la performance assez surprenante de Boyle (...) que la chaîne ouvre un compte officiel sur YouTube». Hybridité des médias? Il s'agit plutôt d'un squat opportuniste, qui offre à l'émission de flux le bénéfice d'une rediffusion permanente et gratuite, sans aucun recours à l'interactivité de l'outil. Produite par la télé, prescrite par la télé, la séquence va évidemment connaître une courbe de fréquentation aux amphétamines, jusqu'à devenir à son tour phénomène d'audience en ligne, créant une nouvelle boucle d'interprétation autoréalisatrice web-to-web, qui conclut au «plus grand phénomène viral de tous les temps

Pourtant, "Susan Boyle" n'est que de la télé. De la télé qui instrumentalise le web, pour une leçon cruelle. C'est en se servant des outils d'internet, ces fameux compteurs qui ont fait le succès de Youtube, que la télévision apporte la démonstration qu'en matière d'audience, elle n'a rien à craindre du web. En écrabouillant avec désinvolture les buzz laborieux qui émergent à grand peine du réseau, "Susan Boyle" redresse la balance et chahute le cliché du déplacement des publics vers les nouveaux médias. Si cette migration est une tendance incontestable, on aurait tort de penser que le match est joué. Les vieux médias ont encore de beaux jours devant eux.