Retoucher des photographies d'amateur au sein d'un ouvrage de sociologie sur les usages de la photo paraît évidemment cocasse. Il s'agit sans doute d'un réflexe de routine de professionnels de l'édition, face à des originaux jugés de mauvaise qualité. Envisagé comme une réponse à un problème technique, ce traitement n'a peut-être même pas été signalé au directeur d'ouvrage. Reste à savoir pourquoi ces cahiers iconographiques, bien peu satisfaisants, n'ont pas fait l'objet d'une révision lors des éditions ultérieures du volume (qui comprend des modifications du texte postérieures à l'édition initiale).

image Pour en décider ainsi, encore fallait-il que ces problèmes aient été perçus comme tels. A l'évidence, ce ne fut jamais le cas. Un passage du livre, qui m'a toujours beaucoup amusé, montre bien l'historicité de l'exercice du regard. Dans son article "Trompe l'oeil et faux-semblant", Gérard Lagneau commente une célèbre publicité pour Végétaline: «Un enfant émerveillé voit les frites qu'il s'apprêtait à manger s'envoler de son assiette. Il a fallu scier un plat, vernir des frites, les coller sur une glace, etc., pour suggérer ainsi la "légèreté" d'une cuisine obtenue avec le produit» (p. 209, voir ill.). Il ne vient visiblement pas à l'esprit de l'auteur que ledit envol ait pu être le résultat d'un travail de retouche. Pour les non-professionnels, cette pratique était loin d'être aussi familière dans les années 1960 qu'elle l'est aujourd'hui. Elle restait donc invisible.

  • Réf.: Pierre Bourdieu (dir.), Un art moyen. Essai sur les usages sociaux de la photographie, Paris, éd. de Minuit, 1965.