A quelques notables exceptions près (comme Sylvestre Huet, de Libération, Ixchel Delaporte, de l'Humanité ou Jade Lindgaard, de Médiapart...), la plupart des médias français ont accordé au mouvement universitaire l'attention distraite et le regard distant qu'ils réservent d'ordinaire aux conflits sociaux. Ce trait, qui relève d'une sociologie générale des médias, n'a en soi rien d'inhabituel. Il n'a d'ailleurs pas fait l'objet de réactions courroucées parmi les collègues mobilisés. C'était certes sans plaisir que l'on prenait acte de ce désintérêt, mais nul n'était surpris par ce constat.

Le cas du Monde est particulier. Le Monde est le journal des enseignants et des universitaires, celui auquel il s'identifient le plus volontiers – celui auquel ils contribuent de préférence, par leurs tribunes et leurs articles. Moins bienveillant que Libération ou l'Humanité, mais guère plus raide que l'Express ou le Figaro, le traitement général du mouvement dans ses colonnes a été jugé à l'aune de cette attente et a suscité une déception à la mesure du lien supposé entre la communauté universitaire et le quotidien. La "Charte" rédigée par Jérôme Valluy en réaction à l'article "Les Facs mobilisées voient leur image se dégrader!" par Christian Bonrepaux, Benoît Floc'h et Catherine Rollot, n'était que le symptôme le plus apparent d'une irritation déjà ancienne et d'une condamnation répandue au sein du mouvement, dont on trouvera de nombreuses autres traces ici ou .

Malgré la grande méfiance qu'ont progressivement développé les mouvements sociaux à l'égard des médias, seuls les militants les plus radicaux revendiquent ouvertement l'abandon de toute relation avec les journalistes. La fin justifiant les moyens, l'opinion commune est plutôt qu'il n'est pas raisonnable de se mettre à dos ces relais d'opinion. Diffusé par l'intermédiaire de la liste de discussion de la Coordination nationale des universités le 1er avril, le message iconoclaste de Jérôme Valluy a donc suscité des réactions contrastées, allant du soutien au franc rejet en passant par le sourire amusé. De façon significative, la "Charte" n'a pas été reprise sur le blog Universités en lutte, qui reproduit la majeure partie des témoignages, propositions ou documents échangés sur la liste.

Egratigner la statue du commandeur était en effet un pari risqué. On s'en aperçoit en lisant le billet du jour de Luc Cédelle, spécialiste de l'éducation au Monde: aux yeux des journalistes, la critique des médias n'est recevable qu'à la condition d'être pratiquée ...par les médias eux-mêmes. Quiconque s'y risque sans carte de presse est immédiatement jugé coupable de fouler aux pieds la liberté d'expression et d'attenter à la démocratie. Il manquait au mouvement universitaire le piment du scandale pour en faire un produit attrayant. L'outrance de la "Charte" réveille la curiosité des professionnels, qui vont pouvoir revenir à des fondamentaux qu'ils maîtrisent sur le bout des doigts. Bakchich a été le premier à lever le lièvre. Arrêt sur images, qui a déjà interviewé Jérôme Valluy, prépare sa prochaine émission sur le sujet.

Montée en épingle, cette anecdote va servir à occulter les véritables enjeux dont elle est le symptôme: la désaffection et la perte de confiance bien réelle pour la presse, ou la perception généralement conservatrice des mouvements sociaux par l'institution médiatique. On stigmatisera l'intolérance et le sectarisme. Et on oubliera l'essentiel. Oui, comme beaucoup d'autres, Le Monde est passé résolument à côté d'un phénomène riche et complexe, un laboratoire vivant où sont apparues avec clarté de nombreuses indications sur la France de demain (et tout particulièrement la catastrophe à venir du rapport au politique). Le monde s'est mis à bouger à toute vitesse. Les mouvements sociaux sont les failles de ces déplacements tectoniques, les lieux de fracture qui montrent dès aujourd'hui le nouveau paysage qui nous attend. Ce n'est pas en lisant Le Monde qu'on en apercevra les contours.