On ne fera pas à Latour l'injure de penser que sa tribune est autre chose qu'un signe de connivence destiné à ménager l'avenir. On connaît le prurit ministériel du directeur de Sciences Po, Richard Descoings, qui se verrait bien dans le fauteuil de Darcos ou de Pécresse. Au jeu des chaises musicales, la place ainsi libérée de la rue Saint-Guillaume mérite bien quelques ronds de jambes et un appel pressant à «rejoindre enfin le parti du mouvement.» Mais, dans la caution qu'il apporte au pilotage sarkozyste de la recherche, Latour témoigne d'une surprenante incompréhension de la réalité de ses pratiques aujourd'hui, qui se traduit par le caractère grossièrement insultant de certaines de ses remarques.

L'absence des journalistes ou des politiques, l'intérêt très modéré qu'ils portent à la mobilisation des universitaires, la prestation de Cohn-Bendit si éloignée des préoccupations des enseignants-chercheurs, tout comme l'incompréhension de Latour, sont autant de manifestations d'un état d'opacité de la science, dont le caractère de généralité est un phénomène récent.

Quel autre métier que celui de savant est aujourd'hui susceptible de nourrir de tels torrents d'incompréhension, d'agressions verbales ou de grossièreté fièrement assumée? Les chercheurs sont sans doute les premiers responsables de la brume qui recouvre leur activité. Cela posé, on admettra que le roman du métier de cheminot, d'avocat ou de tourneur-fraiseur ne sont pas non plus des articles qui courent les rues. On ne demande pas pour autant à ces professions de justifier leur utilité sociale au moindre conflit.

La pratique scientifique n'est pas facile à décrire en une minute trente. Et à la vérité, une telle description ne servirait pas à grand chose. Car ce que recouvre la science est d'abord une multitude de pratiques, dont la connaissance passe nécessairement par l'expérience.

La sanctuarisation de la science fait partie de ces conditions pratiques. Ce n'est pas pour des raisons philosophiques ou morales que cet avantage a été accordé aux savants par la société. Mais parce que les bénéficiaires de l'activité scientifique, après plusieurs siècles d'expérimentation, ont constaté que la recherche fonctionne tout simplement beaucoup moins bien lorsque ses acteurs sont privés d'une dose suffisante d'indépendance et de liberté.

C'est précisément cette sanctuarisation qui nourrit l'irritation du grand public, des journalistes ou de Nicolas Sarkozy: ce sont ces avantages, accordés de longue date aux savants, qui paraissent aujourd'hui exorbitants et scandaleux.

La persistance traditionnelle d'un racisme anti-intellectuel a pu dissimuler l'évolution récente de cette perception. Sa légitimité inédite, inscrite jusqu'au sommet de l'Etat, doit pourtant interroger. Parmi les nouveaux éléments de contexte, on constate que les conditions pratiques de l'exercice de la science entrent désormais en opposition frontale avec les formes de la gouvernance néolibérale, qui reposent de plus en plus sur un pilotage autoritaire, un contrôle étroit et un mépris total pour les principes de la démocratie – caractères qui imposent de surcroit une dissimulation et une hypocrisie permanente. Au regard de ces méthodes, l'indépendance est un affront et une menace insupportables.

Comme en témoigne le mouvement universitaire actuel, qui s'est principalement élaboré autour d'une activité intellectuelle d'interprétation et de contre-argumentation, les conditions pratiques de l'exercice de la science sont aussi les conditions pratiques d'un libre exercice de la pensée. C'est donc bien en raison de la licence qui leur a été jusqu'à présent accordée que les universitaires sont encore capables de réfléchir et de réagir face à la tentative qui vise à les priver de cette capacité. Lorsque cette résistance s'exerce de façon localisée, le pouvoir en place la définit comme relevant du terrorisme.

Dans le paysage politique dessiné par le néolibéralisme mondialisé (où, faut-il le préciser, gauche et droite de gouvernement communient avec entrain), la science n'est plus une activité tout à fait comme les autres. Si ce soupçon devait se vérifier, il faudrait rouvrir le dossier autrefois instruit par Latour et Woolgar, et tenter d'en redessiner les contours à l'épreuve des antagonismes présents.