"En matière de photographie, nous sommes entrés dans l'ère du soupçon"
Par André Gunthert, mardi 24 février 2009 à 09:02 (3873 vues, permalink, rss co) :: En images
Rencontre avec André Gunthert, chercheur en histoire visuelle contemporaine et maître de conférences à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), à l'occasion de la présentation de l'exposition "Controverses". Propos recueillis par Sylvie Lisiecki, Chroniques de la Bibliothèque nationale de France, n° 48, mars-avril 2009, p. 7.
- Qu’est ce qui vous a particulièrement intéressé dans cette exposition?
- "Controverses" illustre parfaitement l’évolution de notre façon de voir les images. Les usages qui sont faits de l’image médiatique et les transformations des techniques d’enregistrement ont modifié au cours des quinze dernières années la perception des images par le grand public. On a vu se manifester un soupçon qui venait contredire la vieille tradition de la vérité photographique, laquelle depuis le 19ème siècle avait établi la validité et l’objectivité du document photographique. Elle permettait en particulier à la presse d’établir la vérité d’un fait par la photographie. Ici, celle-ci n’est pas mobilisée pour ce qu’elle montre mais pour ce qu’elle raconte. Ce n’est plus la question de la vérité qui est posée. Le visiteur regarde l’image comme le sujet d’une controverse et comme le support d’un récit. Par rapport à la vision un peu naïve de la photographie comme d’un médium qui vise à dévoiler le réel, à le documenter, on perçoit ici combien la photographie participe de ce qu’elle représente: elle n’est pas seulement un miroir du monde mais aussi un acteur des débats et des désordres du monde. Elle se constitue comme un laboratoire actif de la controverse, un lieu par lequel la discussion se produit et donne l’occasion à certaines questions de se poser, y compris des questions de société graves et pressantes comme celles qui se posent autour de la pédophilie, de la politique, des faits-divers…
- La signification d’une image change au cours du temps et en fonction du contexte historique, culturel…
- C’est l’un des sujets de l’exposition. Lorsque Robert Doisneau réalise le "Baiser de l’hôtel de ville" en 1950, il destine cette photographie à un reportage d’actualité sur les Français et elle est publiée parmi d’autres dans le magazine américain Life. C’est seulement en 1986, lorsqu’un éditeur la choisit pour en faire un poster que l’image devient célèbre. Avec trente ans d’écart, cette image qui était une photo de presse devient une image nostalgique du Paris d’après-guerre, et c’est ce décalage qui est intéressant.
- L’intérêt de l’exposition est aussi de montrer comment ces histoires se produisent, autour du droit d’auteur, du droit à l’image…
- Il y a aujourd’hui autour du droit d’auteur et du droit à l’image toutes sortes d’incertitudes et l’exposition a le mérite de répertorier ces différentes formes d’incertitude, juridique, contextuelle, médiatique. Le plus souvent, les histoires surgissent lorsque deux images sont mises côte à côte: l’image retouchée à côté de l’image originale. C’est à partir d’une image de référence que l’on peut dire qu’une image est retouchée. Opérer le procès en retouche, nécessite d’avoir en tête une autre image. Voyez la photographie de la prise du Reichstag par Evgueni Khadei par exemple.
- Certaines images ont fait ou font scandale….
- Si cette exposition produit du scandale, je pense qu’elle remplira l’un de ses objectifs en montrant que les photos font bouger les mentalités parce qu’elles sont porteuses d’une puissance étonnante, que l’on relie d’ailleurs le plus souvent davantage à l’œuvre d’art qu’à la photo. Il sera intéressant de voir quelles vont être les réactions en France, ce qui va focaliser l’attention: les images pédophiles, ou d’autres? Ces réactions seront des indications précieuses sur ce que nous sommes collectivement aujourd’hui.
"Controverses. Photographies à histoires", 3 mars-24 mai 2009, BNF, site Richelieu, 58, rue de Richelieu, 75002, Paris. Une exposition du musée de L'Elysée (Lausanne), par Daniel Girardin et Christian Pirker.
Tags: débats, exposition, histoire photo
Commentaires
1. Le mercredi 25 février 2009 à 01:27, par Hamideddine Bouali
2. Le samedi 28 février 2009 à 17:06, par Peretz
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