Le poncif moralisant pas plus que la psychanalyse de comptoir ne font une analyse. Dès qu'on regarde d'un peu plus près les pratiques en ligne, la grille de lecture du préjugé ne résiste pas. Quoi de plus exhibitionniste que les sites de vidéo porno amateur? Pourtant, cet aperçu de surface se brouille quand on s'aperçoit qu'un nombre significatif d'envois ajoutent à la description de l'action filmée la précision: "my ex-girlfriend..."

Pour l'historien, cette brusque manifestation d'une modification du contexte entre le moment de la prise de vue et celui de sa diffusion est un sésame pour s'engager au-delà des apparences. Devenue un genre à part entière, la vidéo d'"ex-girlfriend" s'est même vue offrir un site dédié, qui en précise la signification: la vengeance. Tout comme les photos de Laure Manaudou nue (mises en ligne en décembre 2007 par son ex-petit ami, vexé d'avoir été largué par la championne), les vidéos d'ébats amoureux ne sont diffusés qu'après la fin d'une relation par des amants éconduits, dans le but explicite de blesser l'ancienne compagne. Si exhibition il y a, celle-ci est mise au service d'un objectif bien différent de l'impulsion obscène que décrit la psychopathologie. Et l'on en vient à se demander si la plupart des vidéos qui alimentent les sites amateurs ne relèvent pas de cette temporalité décalée ou d'autres calculs sinueux, que l'absence de signes explicites nous empêche de deviner. A tout le moins, le faux-semblant d'une exhibition tranquille se lézarde et demanderait à être vérifié par l'enquête.

Autre cas typique: le portrait de présentation sur Facebook. Au lieu des avatars traditionnels de 48 x 48 pixels, celui-ci est exposé sous la forme d'une vignette de 200 pixels de côté, et renvoie à un original qui peut atteindre 600 pixels. Une taille suffisamment importante pour qu'il devienne intéressant de jouer avec son image – y compris en adoptant diverses formes de masquage. Plus fréquent chez les femmes que chez les hommes, cette dissimulation délibérée est volontiers analysée comme traduisant la volonté de maîtriser son exposition en ligne, autrement dit comme une stratégie de protection de sa privacy.

Mais en juger ainsi est omettre une donnée anthropologique banale: l'image qu'on a de soi, différente de celle qu'en perçoivent les autres, est le résultat d'un travail d'acculturation de longue haleine qui est notamment fonction de la réitération de la rencontre avec son portrait. La thèse du narcissisme présuppose un contrôle permanent de l'apparence. La tyrannie de ce préjugé nous fait oublier que nous n'aimons pas toujours notre image, et que le choix d'un portrait est aussi, plus simplement, le résultat temporaire d'une négociation avec notre reflet – une option faute de mieux et parce qu'il faut bien se plier aux règles du genre.

Au final, l'accusation d'exhibitionnisme ou de narcissisme qui pèse sur l'exposition en ligne apparaît comme le dernier déguisement de l'iconoclasme moderne – non celui de la destruction des icônes, mais celui de la sacralisation de la représentation. Prétendre à la divinité de la peinture n'était qu'une ruse pour en interdire la jouissance au commun des mortels. Grâce à internet, les images sont à tout le monde. lls sont encore nombreux, ceux que cette idée dérange.

Notes

[1] «La société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s'empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D'étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de bien vouloir continuer, pour le temps nécessaire à l'opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l'histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le goût de l'histoire et de la peinture, commettant ainsi un double sacrilège et insultant ainsi la divine peinture et l'art sublime du comédien.», Charles Baudelaire, "Le public moderne et la photographie", Salon de 1859 (édition critique par Paul-Louis Roubert, Etudes photographiques, n° 6, mai 1999).