Les mesures de stimulation économique, actuellement en cours de discussion au Congrès, vont probablement injecter des milliards de dollars dans les budgets des organismes scientifiques, ce qui sera sans doute bien accueilli par les chercheurs (voir Nature #457, p. 364-365, 2009). Mais sans une planification minutieuse et un suivi soutenu de ces financements, une telle perfusion d'argent pourrait finir par aggraver la crise des carrières plutôt que de l'améliorer. En effet, de telles mesures pourraient facilement devenir une répétition de ce qui s'est passé après le doublement du budget de l'institut national de la santé (NIH) entre 1998 et 2003, lorsque l'argent a attiré de nouveaux chercheurs qui ont ensuite sombré lors de la quasi stagnation des budgets les années suivantes.

La réalité est que ni les Etats-Unis, ni aucune autre nation ne sait comment calculer le nombre de scientifiques et d'ingénieurs dont elle a actuellement besoin, et encore moins le nombre dont elle aura besoin dans l'avenir. Mais à l'heure actuelle, certains signes donnent à penser que les États-Unis pourraient avoir un excédent.

L'offre et la demande. Ce décalage est antérieur à l'actuelle crise financière et il affecte de nombreux domaines. La crise des carrières est particulièrement frappante dans le domaine biomédical, où le nombre de professeurs débutants et de professeurs titulaires n'a pas augmenté au cours des deux dernières décennies, alors que les universités ont presque doublé leur production de doctorats biomédicaux. Ceux qui trouvent un emploi dans la recherche universitaire se battent pour le garder parce que la compétition pour l'octroi de bourses dans le domaine biomédical a progressé de manière drastique.

Certains diront que c'est bien ainsi. Dans cette froide logique, la nation bénéficie d’un excédent de scientifiques qui sont en concurrence les uns contre les autres pour les postes et les subventions, garantissant que le public ne paye que pour un travail vraiment exceptionnel.

Il ne fait aucun doute que la concurrence puisse favoriser l'excellence ni que les organismes doivent être rigoureux et sélectifs dans leurs attributions de crédits de recherche. Mais au-delà d'un certain point, l'hyper-concurrence pour les financements, la publication et la titularisation fait du mal à tout le monde: aux personnes concernées, au pays et à la science elle-même. Le processus cesse de sélectionner les meilleurs jeunes scientifiques et, au lieu de cela, commence à inciter un grand nombre des plus brillants étudiants a quitter définitivement la recherche. Ils savent que les risques de la carrière scientifique l'emportent sur ses avantages et choisissent des carrières alternatives. Il n’y a qu’à observer la constante migration des meilleurs étudiants de premier cycle vers le business et les autres professions au cours de la dernière décennie, et le déclin du nombre de doctorants en sciences et en ingénierie aux États-Unis après avoir atteint des sommets au milieu des années 1990. Les personnes passionnées qui restent dans le domaine des sciences se retrouvent avec moins de temps pour faire de la recherche que lorsqu'ils ont été formés: une étude de 2007 du Federal Demonstration Partnership à Washington DC a constaté que les chercheurs passent environ 40% de leur temps de travail à l’écriture de demandes de subventions et aux autres tâches administratives.

Explosion de la bulle. Pour les chercheurs qui luttent dans l'environnement actuel, nous n’avons pas de solutions évidentes. Mais le gouvernement et les universités peuvent faire beaucoup plus pour éviter de reproduire les erreurs du passé. Avant tout, les dirigeants du pays devraient tenir compte des leçons de la bulle de financement du NIH: prendre des engagements à long terme pour une croissance prévisible des budgets de la recherche et éviter une injection rapide d'argent qui créerait tout simplement une autre bulle (voir p. 649). Et les organismes devraient également affiner et élargir leurs récents efforts de financement des jeunes chercheurs porteurs d’idées nouvelles.

Dans le même temps, le gouvernement et les universitaires devraient se pencher attentivement sur la manière dont le pays forme sa prochaine génération de chercheurs et combien il en forme - comme demandé par de nombreuses commissions et scientifiques de haut niveau. Les universités en particulier devraient réviser leurs programmes de doctorat pour que les gens obtiennent leur diplôme plus rapidement et pour les préparer à des emplois extérieurs au cadre universitaire traditionnel.

Cela est rendu d'autant plus urgent par le ralentissement économique. Comme lors des précédentes récessions, les institutions de recherche américaines connaissent un afflux de demandes d’inscription dans leur programmes doctoraux en sciences et en ingénierie (voir p. 642). Ces étudiants entrent dans le système au moment même où l'industrie est en train de supprimer des milliers d'emplois pour les chercheurs. Il faut espérer que ces postes vont réapparaître d’ici à ce que la prochaine vague de doctorants soit diplômée.

Un certain nombre de ressources sont apparues ces dernières années pour aider à lancer la carrière des jeunes scientifiques dans et en dehors des universités, y compris des clubs dédiés aux carrières alternatives initiés par les étudiants eux-mêmes. Mais ces mesures ne suffisent pas; les programmes de doctorat devraient offrir une meilleure orientation professionnelle et une meilleure formation dès le premier jour. Des doyens a l’esprit ouvert ont depuis longtemps soutenu un tel changement, mais les membres du corps professoral ont résisté, en partie parce qu’ils s'accrochent - parfois implicitement - au préjugé archaïque que les étudiants qui quittent le milieu universitaire sont des échecs.

L’échec, cependant, se situe au niveau de la direction scientifique quand celle-ci ne porte son regard que sur les chiffres et ne voit plus les personnes qui écrivent les demandes de subventions, qui font la recherche et qui luttent pour garder leur carrière à flot.