J’ai oublié de dire ma spécialité, je suis professeur d’épicerie, autrement dit de sciences de gestion, avec une spécialisation dans le domaine du marketing. Je ne fais pas de recherche fondamentale, je n’appartiens pas à la noblesse des sciences sociales, me contente d’essayer de comprendre comment utiliser les idées intelligentes de mes collègues économistes, sociologues ou psychologues sans oublier les anthropologues et les statisticiens pour résoudre des problèmes du quotidien des entreprises et des organisations. Je m’aperçois avoir travaillé pour des banques, des entreprises pharmaceutiques, une firme d’électricité, des prestataires de services, la grandes distribution, d’avoir bâti des questionnaires, analysé des bases de données, et lire encore, écrire toujours.

J’ai de la chance, suis divorcé, et j’ai donc tout mon temps pour avoir le temps d’assumer toutes ces activités. Mes journées commencent à 7h du matin, s’achèvent bien souvent vers minuit. Je n’ai pas le rythme du bureau, il est donc aisé de travailler le dimanche, dans un train, un avion, un taxi, des cafés et chez moi. D’ailleurs chez moi c’est un bureau, j’y ai installé un réseau, une bibliothèque, à mes frais.

Et que me propose la Ministre? Donner 20 ou 30 heures de cours en moins par an pour améliorer ma productivité? Je ne coûte pas très cher. 3700 euros par mois est mon salaire net. Les seules tâches qui permettent d’améliorer le quotidien sont les heures de cours supplémentaires que je peux assurer au tarif de 40 euros de l’heure. Ce n’est pas beaucoup plus que mon garagiste. Alors je fais un peu de conseil, des conférences, des études, des réunions, ça donne l’accès au terrain, parfois des contrats pour les thésards, des données pour les publications et c’est en fait ma formation continue. Mon laboratoire qui se fait en dehors du laboratoire. Un laboratoire sauvage.

Et ce que la Ministre propose a le prix de reprendre ces heures de décharge à ceux qui ayant une vie de famille, pensant, avec raison, qu’une semaine de travail ne doit pas dépasser les 40 heures, ne peuvent s’engager dans autant d’activités. A ceux qui font bien leur métier d’alourdir encore la charge, sans me la diminuer.

J’ai 45 ans et je ne désespère pas de mon métier, je suis un universitaire, la connaissance que je produis est celle que je forge, en travaillant avec les entreprises, en observant les mutations du monde, en triturant des bases de données, en repensant les vieux dogmes. Dans ce métier il faut être patient, lent, digérer la variété du monde, ses soubresauts, pour donner à ceux qui n’ont pas le temps, le temps nécessaire du recul et de la pensée. Je suis souvent invité à assurer cette tâche.

Nous sommes en compétition permanente, jugés à chaque papier, évalué pour chaque promotion, nous vivons sans relâche dans le regard et le jugement de nos collègues. Nous avons d’ailleurs inventé une procédure remarquable, l’évaluation en double aveugle, c’est l’ordinaire de la règle de publication. Les évaluateurs ne connaissent pas l’auteur, l’auteur ne sait pas qui l’évalue. Et cela ce passe plusieurs fois par an. Un travail qui a duré des mois peut ainsi à l’aveugle être passé à la trappe.

Et l’on dit qu’il est nécessaire de nous évaluer? Par qui? Des agences d’Etat qui doutent de leurs critères dans le confort de la bureaucratie quand de manière quotidienne nous sommes livrés à la compétition. Pourquoi m’invite-t-on à évaluer tel papier, à participer à tel jury, à prononcer telle conférence? Car dans les réseaux étroits de notre monde professionnel nous construisons chaque jour le capital de notre réputation.

Notre métier c’est de faire grandir les gens, nos étudiants, nos disciplines, nos collègues, nos partenaires, nos institutions. Notre seul capital est celui de la connaissance que nous forgeons, que nous accumulons, que nous formalisons, et que nous livrons sans frais à qui nous la demande.

Nos cours sont ouverts, nos écrits sont libres de droit, nous sommes libres de ce que nous pensons, et c’est notre principale motivation, un privilège même, la liberté de pensée dans l’obligation de penser juste. Pour certains d’entre nous penser, c’est penser les limites du monde et ouvrir à la société des champs nouveaux.

Nous n’y réussissons pas tous, dans cette entreprise la chance est un facteur dominant, c’est pourquoi nous ne demandons pas à être payé pour nos résultats.

Nous demandons la liberté, l’indépendance, quitte à refuser la richesse. Que nous soyons récompensés de nos efforts, parfois de nos réussites est raisonnable. Mais si dans ce métier qui demande tant, ce n’est pas un métier qui se tient dans des heures de bureau mais dans le temps d’une existence, nous devions nous soumettre à l’arbitraire d’une bureaucratie, il sera plus raisonnable d’abandonner ce métier pour d’autres, car notre intelligence y sera récompensée par de meilleurs émoluments.

Nous demandons simplement qu’on considère nos aventures comme d’égales valeurs, nous acceptons qu’on félicite les plus brillants, les plus courageux, les plus chanceux même, mais nous refusons d’être payés sur le dos et la peau de ceux qui dans l’aventure n’ont pas connu le succès, pour la raison simple qu’on ne connait pas la fin de l’histoire.

Avec le projet Pécresse, les plus talentueux, les plus chanceux, seront éloignés des classes, et leur découvertes seront condamnées aux oubliettes des bibliothèques savantes. Les autres seront condamnés à annôner des vérités dépassées et à diriger les premiers.

Comment peut-on penser qu’en déchargeant les plus brillants de leur cours, leur savoir puisse se transmettre et se diffuser? Comment peut-on penser qu’en alourdissant la charge d’enseignement des moins chanceux on puisse garantir que le savoir qu’ils transmettent est un savoir juste? Comment pense-t-on honorer cette belle profession en y instituant le vers de la jalousie?

Laissons libre à chacun d’organiser son parcours, nos collègues sont assez vigilants pour lui dire le chemin. Et s’il faut encourager une variété de destins, les uns qui administrent, les autres qui enseignent, et d’autres encore qui découvrent, prenons soin d’encourager chacun dans ce qu’il aime. Il vaut mieux ajouter que d’enlever. Payons l’effort plutôt que de le punir.

Dans notre profession les efforts sont importants, ils sont rarement récompensés, cette réforme ne vise au fond qu’à les punir.

Alors quelques suggestions à Madame la Ministre:

1) Retirer son décret et ouvrir un véritable débat sur la place et le statut de l’Universitaire dans la société.

2) Penser un véritable statut de l’Universitaire qui garantisse la liberté de penser et la variété de ses expressions.

3) Penser l’incitation, récompenser vraiment ceux qui font bien au-delà de ce qu’on leur demande sans faire payer ceux qui travaillent honnêtement.

Billet initialement publié sur le blog Christophe Benavent. Marketing et Stratégie, 07/02/2009.