Ce discours, le plus mal embouché de la mandature, n'est pas une erreur de communication. Alors que 72 des 85 conseils d’administration des universités avaient adopté des motions marquant leur défiance à l’égard des réformes, alors que la coordination nationale votait la grève le matin même, Sarkozy a soigneusement choisi la tonalité de sa réponse. Non pas celle du respect, de la compréhension et du dialogue. Mais celle de l'intimidation, de l'affrontement et du poujadisme.

Devant la montée de la mobilisation, le chef de l'Etat a enfilé l'un de ses costumes préférés: celui du caïd. Qui met les pieds sur la table, et ne s'en laisse pas conter. Le message est limpide: «Il faut que cela cesse.»

Le diagnostic lui non plus ne fait pas dans la dentelle. «Nous ne sommes pas aujourd'hui dans le peloton de tête des pays industrialisés pour la recherche et l'innovation. Il y a une raison à cela quand même, c'est parce que bien souvent on a reculé devant la nécessité de réformer nos universités et nos organismes de recherche.»

Dépeindre le contestataire en affreux conservateur rétif à toute réforme fait partie des réflexes pavloviens de l'umpiste de base. Branchez Copé ou Lefebvre, il n'iront jamais plus loin que cet argument qui se veut imparable. Dommage qu'il soit faux. Qui a mis en musique la grande réforme du LMD (licence-master-doctorat) depuis cinq ans, qui a réorganisé les filières et réécrit les maquettes, à toute vitesse et au prix d'efforts considérables, sinon le corps universitaire?

Non, les enseignants-chercheurs ne rejettent pas "les réformes". Mais cela fait une dizaine d'années qu'ils résistent avec constance à un seul projet, toujours le même: celui inspiré des recommandations de l'OCDE, mis en musique sous les appellations de "stratégie de Lisbonne" ou de "processus de Bologne", qui vise la marchandisation de l’enseignement supérieur et la rationalisation de la recherche sur un modèle de gestion entrepreneurial.

De nombreux savants l'ont dit et répété depuis dix ans: un tel modèle est néfaste pour la science et même pour l'innovation. En 2004, les chercheurs se sont réunis en états généraux et ont proposé leurs propres pistes de réflexion, appuyées sur l'expérience de la recherche et non sur un programme à caractère idéologique. Malheureusement, le dialogue politique est un outil curieux, qui ne marche que dans un sens: celui où le public est supposé écouter (respectueusement) les (sages) décisions prises par les gouvernants.

La France s'est vu décerner un Nobel de physique l'an dernier (Albert Fert), un de médecine cette année (Françoise Barré-Sinoussi, Luc Montagnier). S'agit-il d'un signe positif dont on peut se réjouir? Une indication que tout ne va pas si mal? Que nenni. Pour le chef de l'Etat, ces succès sont «l'arbre qui cache la forêt», qui sert d'«alibi aux conservateurs de tout poil.»

Un Nobel? Démembrons le CNRS. Sarkozy a beau répéter qu'il ne fait que décrire la réalité, pour comprendre son raisonnement, on est contraint d'admettre que sa vision du monde est sérieusement déformée. Pour le café du commerce, un fonctionnaire est un fainéant et un assisté. Dans cette optique, on comprend qu'il est rageant de voir le prix d'excellence mondial attribué à un pur produit du "modèle français", que le chef de l'Etat qualifie d'«organisation désastreuse.» Il doit y avoir un bug quelque part. Ca ne peut être qu'une exception.

Discuter sur ces bases est difficile. Dans le schéma de Lisbonne, scrupuleusement recopié par le rapport Attali, l'évaluation est présentée comme la clé du système. «S'il n'y a pas d'évaluation, il n'y a pas de performance», répète Sarkozy, laissant entendre que les chercheurs, ces réfractaires chroniques, sont tout aussi hostiles à l'évaluation qu'à la réforme. «Ecoutez, c’est consternant mais ce sera la première fois qu’une telle évaluation sera conduite dans nos universités, la première. En 2009. Franchement, on est un grand pays moderne, c’est la première fois.»

Le malentendu ne saurait être plus grand. L'évaluation n'a jamais fait peur aux universitaires. Elle fait partie de leur univers quotidien, de jury de thèse en comité de rédaction, de rapport en concours. Difficile de le savoir pour quelqu'un qui ne s'est jamais frotté au monde savant, mais celui-ci repose depuis bien longtemps sur le principe de l'évaluation par les pairs – la vraie, celle qui se base sur la lecture et la discussion des travaux, non sur quelque construction statistique ou classement théorique. S'il faut employer correctement les termes, l'évaluation dont se gargarisent les libéraux, matérialisée par des agences comme l'AERES, n'est rien d'autre qu'une vulgaire notation.

Faut-il noter les chercheurs? C'était le pari de Lisbonne il y a dix ans, bien avant la crise et la faillite des agences de notation financières, dont les appréciations sont aujourd'hui dénoncées par les économistes comme relevant de la «fumisterie» pure et simple. Non, les universitaires n'ont pas peur d'être évalués ni même notés. Comme dans les cas de manipulation qu'on a pu observer récemment dans les domaines du chômage ou de la criminalité, ils craignent en revanche que ces indicateurs ne servent qu'à organiser la pénurie, habiller des décisions déjà prises et afficher des bilans truqués.

Sarkozy, qui ignore tout de la recherche, ne sait ni comment elle fonctionne, ni même à quoi elle peut servir. La seule notion qu'il mobilise pour en juger se résume à sa mesure politique: le prestige national. Mais soyons sérieux. Qu'est-ce que c'est que cette absurdité de «bataille pour l'intelligence»? Le président s'est-il cru dans un stage de motivation pour cadres? Contre qui faut-il se battre? Où sont nos concurrents? Mondialisée depuis le Moyen-âge, la science échange et partage au mépris des frontières. Il n'y a pas de «bataille pour l'intelligence», mais un concert où les chercheurs français jouent leur partition en fonction des moyens qui leur sont alloués.

Prôner le dialogue, c'est bien. Mais Nicolas Sarkozy a dû oublier de transmettre son discours à Valérie Pécresse. En l'écoutant, on comprend que l'heure n'est plus au débat. Au contraire, «il est temps d'agir», conclut le chef de l'Etat. Ainsi soit-il. Rendez-vous demain à Jussieu à 14 heures.

Illustration: photographie par Philippe Leroyer, 22/11/2007, diffusée sur Flickr, licence CC.