Le piratage est-il vraiment l'ennemi de l'économie? La réponse alarmiste de l'industrie à cette question tient de l'incantation plus que de l'analyse. Outre qu'elle omet quantité de causes structurelles des fluctuations du marché, dont la dégradation du pouvoir d'achat des classes moyennes, toutes les recherches sérieuses ont montré que le partage de fichiers s'articule avec l'acquisition légale. Après un rapport canadien, c'est maintenant une nouvelle étude commandée par le gouvernement hollandais qui enfonce le clou. Evalué à une centaine de millions d'euros par an pour la seule économie des Pays-Bas, l'impact global du piratage est largement positif. De ces résultats, on peut déduire qu'en pénalisant ceux qui sont les premiers consommateurs de contenus culturels, la coupure de l'abonnement internet risque de se retourner contre ses promoteurs et d'avoir pour seul résultat tangible une baisse des ventes.

En retournant la fameuse formule de Proudhon, Olivennes décrétait: «la gratuité, c'est le vol» (La gratuité, c'est le vol. Quand le piratage tue la culture, Grasset, 2007). Pourtant, à l'échelle de l'histoire, la production industrielle des contenus culturels n'aura été qu'une brève parenthèse dans la longue aventure des échanges intellectuels. Elle aura permis la réalisation d'œuvres aussi abouties que Disneyland ou Star Wars – vastes complexes narratifs élaborés pour alimenter de véritables empires commerciaux, protégés par les dispositions du copyright. Mais elle aura aussi appauvri l'imagination, étouffé la création et ramené la vie culturelle à la condition de l'intendance d'un supermarché.

En réinventant les systèmes d'échange, de partage ou d'offrande familiers de l'Antiquité ou de la Renaissance, le web a favorisé en l'espace de quelques années une explosion culturelle sans précédent. Barricadés dans leur forteresse vide, les représentants de l'establishment ne se sont pas encore aperçus que la réflexion philosophique et politique, la recherche, la critique d'art ou la création littéraire occupent déjà plus de place en ligne que dans les anciennes maisons d'édition – qui réduisent chaque année un peu plus l'aire de ces activités si peu rentables.

Au moment où les conséquences de la crise économique et de la catastrophe écologique se déploient dans toute leur ampleur, l'industrie n'est plus en position de dicter sa loi. Il est non seulement urgent de protéger et de promouvoir les formes de la gratuité en ligne, qui sont aujourd'hui la seule véritable garantie de la liberté d'expression et de la diversité culturelle, mais il apparaît plus encore comme un devoir impérieux de réfléchir à partir des nouveaux modèles que nous offrent les pratiques du web. Internet n'est pas un repaire de criminels et de déviants. Il est le laboratoire des cultures vivantes et le lieu de rencontre privilégié des créateurs et des publics. Il est aussi un lieu d'expérimentation et d'apprentissage des formes de l'économie de demain – de celles qui nous seront les plus nécessaires, si nous voulons remédier aux impasses du présent.

Billet rédigé pour Contre-feux, le 26/01/2009.