Mais la question pourrait se poser de façon plus élémentaire: le filtrage est-il une réponse efficace au problème posé? Rien n'est moins sûr. On se souvient que la même illusion d'une solution technologique simple avait amené l'industrie des contenus culturels à doter les supports de verrous électroniques, ou DRM (pour "Digital Rights Management"). Las, après avoir obtenu des pouvoirs publics qu'ils rédigent des lois spécialement adaptées à ce système, les principaux acteurs du marché ont décidé d'eux-mêmes de l'abandonner. Au lieu de freiner le piratage, ces dispositifs constituaient une gêne pour les acheteurs, au point de contribuer à la baisse des ventes.

Ce fiasco s'explique par une mauvaise analyse des données du problème. Au contraire des croyances sommaires ayant amené le verrouillage des contenus, des études plus fouillées sont venues démontrer depuis que le partage de fichiers était articulé à l'acte d'achat, et avait en réalité un impact positif sur le marché.

Dans le domaine du filtrage, la nouvelle secrétaire au développement de l'économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, peut encore s'éviter pareil faux-pas. Aux Etats-Unis, l'Internet Safety Technical Task Force, commission officielle constituée d'une vaste équipe de chercheurs, de représentants de l'industrie et des associations, a publié le 31 décembre dernier son rapport, appuyé sur l'examen d'un large corpus d'études scientifiques. Ses conclusions sont éclairantes. Les problèmes rencontrés en ligne par les mineurs ne sont pas différents de ceux auxquels ils sont confrontés en dehors du web, mais en sont plutôt le miroir. Internet augmente la proportion de contenus illégaux disponibles, mais n'accentue pas nécessairement l'exposition des jeunes à ces contenus. Ceux qui sont le plus susceptibles de les retrouver en ligne sont ceux qui ont déjà des comportements à risques ou des difficultés dans leur vie. Les dynamiques familiales et l'environnement social sont de meilleurs facteurs prédictifs de comportements à risques que l'usage des technologies numériques. Les réseaux sociaux ne sont pas les endroits qui exposent le plus aux déviances.

Selon le commentaire qu'en propose Danah Boyd, qui a participé aux travaux de la commission, la question n'est pas «de savoir si internet est sûr ou pas, mais si les enfants vont bien ou pas. Et beaucoup d'entre eux ne vont pas bien.» «Après avoir pris en considération les données, explique-t-elle, je crois fermement qu'il faut arrêter de prendre internet pour la cause, mais au contraire commencer à le voir comme le mégaphone.»

Pour répondre à ce diagnostic, la commission ne recommande pas l'imposition d'un filtrage généralisé, mais préconise une approche diversifiée, basée sur l'amélioration des formules de contrôle parental, la vigilance des entreprises et la coopération des spécialistes des différents domaines concernés. Elle souligne qu'aucune solution technique ne peut exonérer d'une démarche éducative et sociale, et invite à y consacrer les moyens nécessaires. Mais le conseil le plus important est celui de l'acculturation individuelle des parents et des éducateurs aux outils en ligne, pour en maîtriser les moyens et en connaître les risques, et celui de s'intéresser aux activités en ligne des jeunes. Des objectifs qui ne paraissent pas inatteignables pour la société française.

Ref.: "Enhancing Child Safety & Online Technologies", rapport final du Internet Safety Technical Task Force, décembre 2008.