Le filtrage d'internet, ou comment rejouer le fiasco des DRM
Par André Gunthert, mercredi 21 janvier 2009 à 16:30 (6269 vues, permalink, rss co) :: Médias - Notes
Après la Chine ou l’Arabie Saoudite, l'Australie et l'Allemagne s'apprêtent à filtrer l'accès du public à internet dans le but d’éviter l'exposition à des contenus illégaux, notamment pédo-pornographiques. Le site Homo numericus fait le compte des pays touchés par cette vague, qui pourrait bien s'étendre prochainement à la France.
Avec les propos de Frédéric Lefebvre à l'Assemblée nationale, divers indices suggèrent qu'une tendance proche du pouvoir pousse vers un «contrôle» du web. Après la diabolisation de Facebook, la télévision publique poursuit de son côté la dramatisation du débat avec un reportage du magazine Complément d'enquête ("Ces ados qui nous échappent", France 2, 19/01/2009), très alarmant sur le «tsunami pornographique» qui attend les jeunes sur la toile.
Les intentions qui président à ces projets de censure paraissent des plus louables. Comment refuser de protéger nos enfants contre la vision de spectacles choquants ou les agressions de pervers sexuels? Notons toutefois que cet argument est à ranger dans la catégorie de ceux qui, avec la menace terroriste, ont servi dans la période récente aux Etats démocratiques à s'exonérer des principes qui les fondent pour imposer aux populations des dispositions d'exception et étendre systématiquement leur contrôle. Le risque existe qu'un gouvernement allergique aux contre-pouvoirs se serve de ce prétexte pour museler un média rebelle.
Mais la question pourrait se poser de façon plus élémentaire: le filtrage est-il une réponse efficace au problème posé? Rien n'est moins sûr. On se souvient que la même illusion d'une solution technologique simple avait amené l'industrie des contenus culturels à doter les supports de verrous électroniques, ou DRM (pour "Digital Rights Management"). Las, après avoir obtenu des pouvoirs publics qu'ils rédigent des lois spécialement adaptées à ce système, les principaux acteurs du marché ont décidé d'eux-mêmes de l'abandonner. Au lieu de freiner le piratage, ces dispositifs constituaient une gêne pour les acheteurs, au point de contribuer à la baisse des ventes.
Ce fiasco s'explique par une mauvaise analyse des données du problème. Au contraire des croyances sommaires ayant amené le verrouillage des contenus, des études plus fouillées sont venues démontrer depuis que le partage de fichiers était articulé à l'acte d'achat, et avait en réalité un impact positif sur le marché.
Dans le domaine du filtrage, la nouvelle secrétaire au développement de l'économie numérique, Nathalie Kosciusko-Morizet, peut encore s'éviter pareil faux-pas. Aux Etats-Unis, l'Internet Safety Technical Task Force, commission officielle constituée d'une vaste équipe de chercheurs, de représentants de l'industrie et des associations, a publié le 31 décembre dernier son rapport, appuyé sur l'examen d'un large corpus d'études scientifiques. Ses conclusions sont éclairantes. Les problèmes rencontrés en ligne par les mineurs ne sont pas différents de ceux auxquels ils sont confrontés en dehors du web, mais en sont plutôt le miroir. Internet augmente la proportion de contenus illégaux disponibles, mais n'accentue pas nécessairement l'exposition des jeunes à ces contenus. Ceux qui sont le plus susceptibles de les retrouver en ligne sont ceux qui ont déjà des comportements à risques ou des difficultés dans leur vie. Les dynamiques familiales et l'environnement social sont de meilleurs facteurs prédictifs de comportements à risques que l'usage des technologies numériques. Les réseaux sociaux ne sont pas les endroits qui exposent le plus aux déviances.
Selon le commentaire qu'en propose Danah Boyd, qui a participé aux travaux de la commission, la question n'est pas «de savoir si internet est sûr ou pas, mais si les enfants vont bien ou pas. Et beaucoup d'entre eux ne vont pas bien.» «Après avoir pris en considération les données, explique-t-elle, je crois fermement qu'il faut arrêter de prendre internet pour la cause, mais au contraire commencer à le voir comme le mégaphone.»
Pour répondre à ce diagnostic, la commission ne recommande pas l'imposition d'un filtrage généralisé, mais préconise une approche diversifiée, basée sur l'amélioration des formules de contrôle parental, la vigilance des entreprises et la coopération des spécialistes des différents domaines concernés. Elle souligne qu'aucune solution technique ne peut exonérer d'une démarche éducative et sociale, et invite à y consacrer les moyens nécessaires. Mais le conseil le plus important est celui de l'acculturation individuelle des parents et des éducateurs aux outils en ligne, pour en maîtriser les moyens et en connaître les risques, et celui de s'intéresser aux activités en ligne des jeunes. Des objectifs qui ne paraissent pas inatteignables pour la société française.
Ref.: "Enhancing Child Safety & Online Technologies", rapport final du Internet Safety Technical Task Force, décembre 2008.
Tags: blogosphère, débats, internet, réseaux sociaux, télévision
Commentaires
1. Le mercredi 21 janvier 2009 à 19:11, par Fati.m.a
2. Le mercredi 21 janvier 2009 à 20:06, par colodio
3. Le mercredi 21 janvier 2009 à 21:18, par Guyome
4. Le jeudi 22 janvier 2009 à 10:43, par Dominique Hasselmann
5. Le jeudi 22 janvier 2009 à 16:29, par dd2g
6. Le jeudi 22 janvier 2009 à 19:37, par pola.k
7. Le samedi 24 janvier 2009 à 09:50, par cr
8. Le jeudi 29 janvier 2009 à 12:10, par André Gunthert
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