1. Le statut des enseignants-chercheurs et la précarité de l’emploi des jeunes docteurs. Le projet de décret modifiant le statut des enseignants-chercheurs, en introduisant la modulation des services, qui sanctionne une recherche individuelle mal évaluée par une augmentation du nombre d’heures d’enseignement, et en donnant un pouvoir considérable aux présidents d’université sur le déroulement des carrières, le tout dans un contexte de restrictions budgétaires, fait planer de lourdes menaces sur les possibilités de recherche en Université, déjà mises à mal par l’alourdissement des tâches des enseignants-chercheurs au cours des dernières décennies. Ce projet remet en cause l’indépendance des universitaires et participe ainsi d’une remise en question plus générale de l’indépendance de la recherche. L’EHESS ne peut être insensible à ce profond changement. Elle ne peut non plus être insensible au développement de la précarité dans les métiers de la recherche, qui la concernent très directement puisqu’elle forme de jeunes chercheurs. Une enquête sur le statut et l’emploi des jeunes docteurs et doctorants de l’EHESS pourrait être initiée par le prochain bureau afin de connaître précisément l’état des lieux en la matière pour ce qui concerne notre établissement.

2. La réduction des moyens attribués à la recherche publique non contractualisée. L’apparition de l’ANR et l’évolution des équilibres budgétaires dans l’attribution des financements de la recherche publique sont en train de modifier considérablement à la fois le paysage et les pratiques de la recherche en France. La tendance est désormais à l’imposition généralisée d’une recherche sur contrats à court terme, dont les résultats doivent pouvoir être «évalués» aisément, en fonction de critères prédéfinis et de la conformité des résultats au programme prévu. Une telle conception fait fi du déroulement réel de la recherche et impose de se plier à la fois à un langage technocratique qui lui est opposée, et à des contraintes qui la brident. La baisse des crédits de base des laboratoires qui accompagne ce mouvement nuit considérablement au développement de projets à long terme portés par des structures stables. Quelles sont les actions à avoir face à cette nouvelle politique générale? Comment maintenir la possibilité d’une recherche fondée sur la coopération et la longue durée?

3. Le pilotage et l’évaluation de la recherche. La politique de la recherche actuelle consiste à renforcer les hiérarchies à tous les niveaux: au niveau des directives gouvernementales (par exemple par l’intermédiaire des programmes ANR qui délimitent par avance les terrains de la recherche), au niveau des pouvoirs accordés à des présidents d’organisme désormais assimilés à des patrons d’entreprise, au niveau des enseignants-chercheurs et des chercheurs aussi puisque la proximité avec les instances dirigeantes, par un effet mécanique de ce renforcement hiérarchique, devient un atout considérable dans une carrière. Ce phénomène est accentué par l’apparition d’une instance entièrement composée de personnes nommées, l’AERES, chargée de l’évaluation des laboratoires ainsi que d’un nombre croissant d’instances de la recherche. Rappelons que les évaluations effectuées par l’AERES reposent sur des critères venus des pratiques managériales propres au monde de l’entreprise où ils sont déjà très contestés ainsi que sur une grille bibliométrique dont les effets pervers ont été maintes fois démontrés. Que faire pour maintenir, dans ces conditions, l’indépendance de la recherche, son dynamisme qui passe souvent par des voies précisément à l’écart de celles qui sont valorisées à un moment donné, et une vie démocratique réelle au sein du monde de l’enseignement supérieur et de la recherche, seule à même de garantir une évaluation scientifique des travaux?

4. La transformation du CNRS en agence de moyens et les menaces sur les UMR. Ce point porté ouvertement par la direction actuelle du CNRS va amener un changement considérable au sein de l’EHESS qui est composée pour une part très significative de personnels CNRS et financée en partie par cet organisme. La transformation du CNRS contribuera à la diminution des crédits de base des laboratoires et à un nouveau renforcement de la recherche sur projets à court terme. Par ailleurs, la politique de «simplification» des UMR, par l’obligation de réduire celles-ci à une double tutelle, cassera des dynamiques scientifiques fondées sur des coopérations interinstitutionnelles toujours longues à construire. C’est la spécificité scientifique de nombreux laboratoires qui est ainsi remise en cause. Quelle attitude adopter face à ces bouleversements?

5. La place des sciences humaines et sociales dans le paysage de la recherche. Plus généralement, il faut penser la place des SHS dans le paysage de la recherche et dans la société. Ces sciences sont attaquées sur de nombreux plans (la question de l’institut SHS, par exemple, dont le caractère national a longtemps été contesté par le ministère, et même par la direction du CNRS; ou encore la question d’une recherche entièrement assimilée à l’innovation, dans laquelle les SHS n’ont aucune place). Leur inscription dans l’enseignement secondaire est aussi remise en cause par les réformes actuelles du lycée. L’enseignement de l’économie, par exemple, doit être réformé pour devenir celui du monde de l’entreprise. L’histoire est détournée dans de nombreux discours à des fins purement politiques et les pressions sont fortes sur les enseignants du secondaire pour qu’ils délestent leur discipline de ses aspects critiques. Comment dans ces conditions maintenir sur le long terme un vivier d’étudiants tournés vers la recherche? Face à une remise en cause du fondement même des sciences sociales, à savoir leur caractère critique, quel doit être et quel peut être le rôle intellectuel de l’EHESS? Comment ses chercheurs peuvent-ils porter dans l’espace public et dans la société la voix des sciences sociales, et convaincre de leur nécessité?

Collectif SLRU-EHESS