A cette aune, on peut reprocher à L'Humanité son sensationnalisme vain, qui ne fait qu'alimenter un voyeurisme sordide. En revanche, si l'on est sensible à l'asymétrie du conflit israélo-palestinien et à la démesure des opérations de Tsahal, la photographie de Fadi Adwan accède à une autre catégorie d'images, celles de la dénonciation des crimes de guerre, où elle rejoint les gueules cassées de 14-18 ou la fillette brûlée par le napalm photographiée par Nick Ut (voir ci-dessous).

Une catégorie considérée comme noble et légitime – alors même qu'elle s'appuie sur des procédés rhétoriques souvent simplistes. Si l'on y voit de si nombreuses images d'enfants ou de petites filles, c'est que ceux-ci symbolisent par excellence l'innocence martyrisée. Pourtant, dans ce cas, le "choc" produit par l'image est jugé salutaire: la guerre doit faire horreur. C'est ce même principe qui a présidé après-guerre à la publication des photographies des camps d'extermination nazis, au nom d'une «pédagogie de l'horreur» explicitement revendiquée.

La fracture profonde des opinions à l'endroit du conflit israélo-palestinien permet d'en prendre conscience: il n'existe pas de lecture "neutre" d'une image. Selon qu'on est favorable à un camp ou à l'autre, on percevra la photo de la petite Kaukab Al Dayah comme une exploitation voyeuriste et vulgaire, ou comme la juste dénonciation d'une violence scandaleuse. Une image n'a que le sens qu'on lui prête, et celui-ci dépend plus des catégories mobilisées par l'observateur que de ses propres caractéristiques formelles. De même, le rapprochement d'images n'est pas un acte de dévoilement d'un sens caché, mais la manifestation d'une interprétation et une orientation de la lecture.

Est-il scandaleux de publier une image «insoutenable»? On voit bien qu'en juger relève avant tout de notre appréciation du contexte ainsi que de l'intention prêtée au lieu de publication. L'image-choc est aussi vieille que la presse illustrée – et les considérations moralisantes de Sontag ne sont rien d'autre qu'une résurgence du vieil iconoclasme. La photographie est depuis longtemps utilisée par les journaux comme un langage.

«Jamais une photographie n'a mis fin à une guerre», tranche Korkos. Pourtant, si l'image n'était pas si dangereuse en temps de guerre, à quoi servirait d'interdire le champ de bataille aux journalistes? Pourquoi la censure? A quoi bon la propagande? Certes, une photographie n'est jamais identifiable comme la cause unique de l'arrêt d'un conflit. Mais ce sont pourtant bien les centaines d'illustrations diffusées par nos médias qui informent notre imaginaire, favorisent l'acceptation d'une guerre ou la rendent progressivement insupportable. Les images sont déterminantes dans la gestion moderne d'un conflit. L'Humanité le sait visiblement mieux qu'Alain Korkos.

Comme le montre le relevé proposé par la RTBF des réactions d'autres rédactions face à cette image, le choix du quotidien communiste s'inscrit à contre-courant de la norme journalistique habituelle: Gérald Papy, journaliste à La Libre, y voit un exemple parfait: «C’est l’archétype du choix auquel nous sommes confrontés tous les jours. Il ne nous a pas fallu trente secondes pour décider de ne pas la publier. Nous ne voulons pas heurter le lecteur et éviter un sentiment de rejet.» Etienne Scholasse, responsable photo du quotidien du groupe IPM, abonde dans le même sens: «La photo du bras sous les gravats nous interroge, nous demande une réflexion. Celle de la tête choque. Pour être bonne, une image doit-elle choquer? Je ne le pense pas. Notre rôle, en tant que journaliste, est d’informer, d’expliquer. Pas de choquer.» ("Photos chocs: peut-on tout publier?", RTBF Info, 09/01/2009).

Pour la presse d'information, le choix de l'image-choc est toujours un risque, susceptible de froisser une partie du lectorat. Compte tenu de la profonde division de l'opinion à l'endroit de la question palestinienne, la plupart des médias occidentaux ont choisi la prudence. En revanche, la photo de Kaukab Al Dayah a fait la une de nombreux quotidiens du monde arabe. Clairement rattaché à la tradition de l'imagerie pacifiste, le choix de L'Huma est bien une prise de parti politique. Avec laquelle on peut ou non être d'accord, selon ses convictions. Mais comparer ce geste avec le sensationnalisme de Match est se tromper d'analyse.