Dans ce corpus inédit, l'une des images est particulièrement spectaculaire. Elle sera reprise le soir même dans les journaux télévisés – et remarquée par Daniel Schneidermann, qui affiche une méfiance ironique face au traitement de l'événement. Mise en exergue par la présentation du site, la photo en gros plan d'un crochet réalisé à partir d'un morceau de fer à béton semble résumer à elle seule la menace qui pèse sur la France. Elle montre un instrument mystérieux, dont la dimension la plus effrayante est l'utilisation d'un matériau de récupération rudimentaire au service d'une complexité fonctionnelle particulièrement bien adaptée (avec un mécanisme de verrouillage et une tige de positionnement). Dans l'imaginaire contemporain, on retrouve la même association de matériaux de récupération et d'une maîtrise technique élaborée, caractéristique des bombes artisanales ou des armes par destination utilisées par les terroristes.

Il n'y a, dans l'iconographie sollicitée pour illustrer les incidents de la SNCF, aucune image de dégradation ou de violence – et pour cause. Seule la photographie du crochet évoque l'agression, sur un mode métonymique. Un dispositif à la fois si spécialisé et d'allure si brutale suggère simultanément la sauvagerie, la volonté de nuire, la détermination, le calcul, la dissimulation – bref, un dessein diabolique. S'inscrivant dans la plus pure tradition du journalisme à sensation, le titre "Le caténaire de la peur" se charge de guider cette interprétation et, à un moment où le terrorisme n'est pas encore évoqué, a déjà fait un premier pas vers un registre qui est celui de la terreur.

C'était dans la nuit du vendredi 7 au samedi 8 novembre qu'avaient été découverts à Fresnoy-la-Riviere et Montagny-Sainte-Félicité (Oise), Coulombs-en-Valois (Seine et Marne) et Pasilly (Yonne) quatre crochets, dont un seulement avait entraîné une coupure de courant et d'importants retards pour les TGV du réseau Nord. Mais le lundi matin, la presse retenait l'accident plus spectaculaire de Coursan (Aude), près de Narbonne, où deux plaques de béton avaient été posées sur la voie, occasionnant des dégâts mineurs. Alors que le secrétaire d'Etat chargé des transports, Dominique Bussereau, dénoncait sur Europe 1 «un nouvel acte de malveillance» contre la SNCF, c'est ce même lundi 10 que les parquets de Senlis (Oise) et Auxerre (Yonne) choisissaient de se dessaisir des instructions en cours au profit du parquet antiterroriste de Paris. L'arrestation du mardi 11 novembre, immédiatement répercutée en conférence de presse par la ministre de l'intérieur Michèle Alliot-Marie, avait été décidée la veille, à partir d'éléments de surveillance policière réunis depuis des mois, indépendamment des incidents ferroviaires.

A partir de leur qualification terroriste, les instances politiques et judiciaires, suivies par la grande presse unanime, vont verser dans un délire d'interprétation sans précédent, créant de toutes pièces une menace étiquetée "ultra-gauche, mouvance anarcho-autonome" (sic), où l'on nous renvoie sans rire à la bande à Baader. La veille du glorieux coup de filet du 11 novembre, le secrétaire fédéral CFTC cheminots Bernard Aubin indiquait pourtant ne pas croire «à la théorie d'une bande très organisée, avec des revendications très formalisées.» «On n'en est pas au terrorisme sur les voies: il y a peut-être de la part des auteurs de ce genre d'actes plus de frustration, de vengeance ou simplement de volonté de faire parler d'eux», estimait-il alors.

S'il est encore trop tôt pour évoquer la naissance d'une police politique ou d'une persécution d'opinion en France, les suites données à cette affaire permettront d'en juger bientôt. Si, comme il est à craindre, cette manipulation d'Etat se termine en catastrophe médiatico-politique, on se souviendra alors de la publication opportune du croc du diable – image destinée à orienter la peur dans la direction souhaitée.