Peut-on parler politique sur un blog scientifique?
Par André Gunthert, mercredi 19 novembre 2008 à 22:00 (5144 vues, permalink, rss co) :: Politique - Médias
Récemment pris à parti sur ce blog, Claude Askolovitch m'objectait avec raison que mon réquisitoire n'avait guère de rapports avec la recherche en histoire visuelle. La principale caractéristique du blog étant de ne rien interdire, on pourrait balayer cette remarque d'un revers de main. Toutefois, à un moment où Hypothèses.org, la plate forme de carnets scientifiques du CLEO, prend son essor, je voudrais saisir l'occasion de discuter de la cohésion thématique de ces organes. Si l'AERES est encore incapable de prendre en compte leur apport bien réel à la production savante, il est clair qu'ils s'imposent chaque année un peu plus comme un nouvel outil de la recherche. Sans se substituer aux livres ni aux revues, ils proposent une étape supplémentaire de la communication scientifique, que j'ai caractérisé ici par l'expression du "séminaire permanent". Il n'est pas difficile d'apercevoir que, dans un petit nombre d'années, un chercheur sans blog paraîtra aussi incongru qu'un cuisinier sans fourneaux. Il n'est donc pas inutile de s'interroger dès maintenant sur les frontières de l'exercice.
La pratique scientifique est par nature endogène. On y apprend à se défier de l'opinion et à haïr l'amateurisme. La spécialisation y apparaît comme l'arme de destruction massive des savoirs incertains. A cette aune, la question est vite tranchée: tout ce qui distrait de l'aire de la maîtrise doit être rejeté comme participant du vulgaire. Et quelle que soit ma propre pratique, lorsque je me trouve en position d'éditeur, j'ai tendance à suivre la pente. Ayant l'honneur de participer au conseil scientifique d'Hypothèses.org (avec René Audet, Paul Bertrand, Antoine Blanchard, François Briatte, Marin Dacos, Christian Jacob, Claire Lemercier, Pierre Mounier et Jean-Christophe Peyssard), je me montre aussi sourcilleux qu'un reviewer du Oxford Journal of Archaeology, prêt à fermer la porte à tout écart aventureux.
Pourtant, lorsque c'est de mon blog qu'il s'agit, je vois bien les avantages de ces détours occasionnels. En premier lieu, la manifestation d'un rapport au présent. Malgré Bruno Latour, le portrait du savant en professeur Nimbus, exclusivement soumis à la préoccupation de son oeuvre, oublieux des tracas du monde, reste une image forte – et le cas échéant un refuge confortable. Participer à la discussion de l'actualité, au-delà de l'aire de spécialité du chercheur, est une possibilité irremplaçable du blog, qui contribue à déconstruire le mythe et à réinscrire la science dans la cité. Dans mon cas, je le sais, ces démangeaisons ponctuelles ont toujours un caractère de témoignage. Comme il ne va pas de soi que j'intervienne dans ces domaines éloignés du mien, il me faut habituellement une bonne dose d'énervement pour transgresser la coutume. Les événements ainsi sélectionnés par excès de bile forment une trame spécifique qui, mise en parallèle avec d'autres, est susceptible d'apporter une information précieuse sur les réactions des communautés concernées (information dont les ministères de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche nous ont appris qu'il étaient friands).
Le blog est aussi un outil interactif. Comme on le constatera sans peine, mes interventions dans le domaine politique ou médiatique comptent parmi les plus discutées. Ce n'est pas seulement parce qu'il s'agit de sujets plus people. Les participants sont souvent différents de ceux qui commentent mes billets spécialisés. Pour partie, il s'agit de lecteurs réguliers du blog, qui trouvent là l'occasion de passer outre à leur discrétion habituelle. C'est qu'il n'est pas forcément simple, y compris pour mes étudiants, d'intervenir sur les sujets que j'aborde en spécialiste. Un blog n'est pas qu'un lieu de publication, mais un support de dialogue qui permet d'échanger avec des publics différents. Dès lors, la marge offerte à l'interaction fait partie des questions que peut se poser son auteur. Intervenir sur un mode qui n'est pas celui de la compétence académique, mais de l'opinion commune, est aussi une façon d'y répondre.
Enfin, sur un blog savant, même l'expression d'un jugement à l'emporte-pièce peut devenir l'occasion d'une expérience ou d'une observation. ARHV offre de nombreux exemples de rebonds à partir de discussions d'actualité qui ont nourri ma réflexion et ouvert des pistes nouvelles. Les disputes politiques ont ainsi permis l'approfondissement de notions comme l'imputation ou le style. Une controverse sur le caractère antisémite d'une vidéo a débouché sur un essai d'analyse iconographique de la figure de la pieuvre. Même la réponse d'Askolovitch à mon précédent billet fournit un cas passionnant à l'analyse de la pragmatique des blogs, déjà esquissée par quelques-uns de mes lecteurs, et à la discussion sur la question de l'autorité.
Chacun conçoit son blog à sa façon et il y a mille manières d'inscrire cet outil dans le contexte académique. Pour ce qui me concerne, et à condition d'y recourir de façon mesurée, pour conserver à l'échantillon son caractère d'exception, le temps m'a montré que la pratique de l'excursus pouvait être profitable. Peut-être y-a-t-il des arguments contraires que je n'aperçois pas encore. L'expérience se poursuit.
Illustration: affiche Chirac, "Maintenant il nous faut un homme de parole", photo numérique, compte Flickr (groupe "Affiches de campagne"), bienaim, 28 avril 2007.
Tags: ARHV, blogosphère, débats, edition
Commentaires
1. Le mercredi 19 novembre 2008 à 23:31, par Avrel
2. Le mercredi 19 novembre 2008 à 23:56, par zid
3. Le jeudi 20 novembre 2008 à 01:24, par JM Salaun
4. Le jeudi 20 novembre 2008 à 09:58, par piotrr
5. Le jeudi 20 novembre 2008 à 10:02, par Enro
6. Le jeudi 20 novembre 2008 à 11:56, par André Gunthert
7. Le jeudi 20 novembre 2008 à 12:30, par Didier
8. Le jeudi 20 novembre 2008 à 13:41, par olivier b
9. Le jeudi 20 novembre 2008 à 14:24, par André Gunthert
10. Le jeudi 20 novembre 2008 à 15:37, par JM Salaun
11. Le jeudi 20 novembre 2008 à 22:51, par Olivier
12. Le jeudi 20 novembre 2008 à 23:25, par Edo
13. Le vendredi 21 novembre 2008 à 21:50, par gab
14. Le mardi 25 novembre 2008 à 23:58, par Fr.
15. Le mardi 2 décembre 2008 à 09:00, par André Gunthert
16. Le lundi 26 janvier 2009 à 00:39, par nina
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.