Pourtant, lorsque c'est de mon blog qu'il s'agit, je vois bien les avantages de ces détours occasionnels. En premier lieu, la manifestation d'un rapport au présent. Malgré Bruno Latour, le portrait du savant en professeur Nimbus, exclusivement soumis à la préoccupation de son oeuvre, oublieux des tracas du monde, reste une image forte – et le cas échéant un refuge confortable. Participer à la discussion de l'actualité, au-delà de l'aire de spécialité du chercheur, est une possibilité irremplaçable du blog, qui contribue à déconstruire le mythe et à réinscrire la science dans la cité. Dans mon cas, je le sais, ces démangeaisons ponctuelles ont toujours un caractère de témoignage. Comme il ne va pas de soi que j'intervienne dans ces domaines éloignés du mien, il me faut habituellement une bonne dose d'énervement pour transgresser la coutume. Les événements ainsi sélectionnés par excès de bile forment une trame spécifique qui, mise en parallèle avec d'autres, est susceptible d'apporter une information précieuse sur les réactions des communautés concernées (information dont les ministères de l'éducation nationale, de l'enseignement supérieur et de la recherche nous ont appris qu'il étaient friands).

Le blog est aussi un outil interactif. Comme on le constatera sans peine, mes interventions dans le domaine politique ou médiatique comptent parmi les plus discutées. Ce n'est pas seulement parce qu'il s'agit de sujets plus people. Les participants sont souvent différents de ceux qui commentent mes billets spécialisés. Pour partie, il s'agit de lecteurs réguliers du blog, qui trouvent là l'occasion de passer outre à leur discrétion habituelle. C'est qu'il n'est pas forcément simple, y compris pour mes étudiants, d'intervenir sur les sujets que j'aborde en spécialiste. Un blog n'est pas qu'un lieu de publication, mais un support de dialogue qui permet d'échanger avec des publics différents. Dès lors, la marge offerte à l'interaction fait partie des questions que peut se poser son auteur. Intervenir sur un mode qui n'est pas celui de la compétence académique, mais de l'opinion commune, est aussi une façon d'y répondre.

Enfin, sur un blog savant, même l'expression d'un jugement à l'emporte-pièce peut devenir l'occasion d'une expérience ou d'une observation. ARHV offre de nombreux exemples de rebonds à partir de discussions d'actualité qui ont nourri ma réflexion et ouvert des pistes nouvelles. Les disputes politiques ont ainsi permis l'approfondissement de notions comme l'imputation ou le style. Une controverse sur le caractère antisémite d'une vidéo a débouché sur un essai d'analyse iconographique de la figure de la pieuvre. Même la réponse d'Askolovitch à mon précédent billet fournit un cas passionnant à l'analyse de la pragmatique des blogs, déjà esquissée par quelques-uns de mes lecteurs, et à la discussion sur la question de l'autorité.

Chacun conçoit son blog à sa façon et il y a mille manières d'inscrire cet outil dans le contexte académique. Pour ce qui me concerne, et à condition d'y recourir de façon mesurée, pour conserver à l'échantillon son caractère d'exception, le temps m'a montré que la pratique de l'excursus pouvait être profitable. Peut-être y-a-t-il des arguments contraires que je n'aperçois pas encore. L'expérience se poursuit.

Illustration: affiche Chirac, "Maintenant il nous faut un homme de parole", photo numérique, compte Flickr (groupe "Affiches de campagne"), bienaim, 28 avril 2007.