Non que les chercheurs refusent de voir leur travail soumis à évaluation. Celle-ci est en effet leur condition quotidienne, lorsqu'ils soumettent un article à une revue ou un projet de recherche à un organisme. Mais la vision quantifiée de l'AERES n'a rien à voir avec cette expertise. La liste des revues les classe en trois rangs: A, B et C. Mais au lieu que le rang A donne un compte réel des meilleures publications internationales, on lui a fixé arbitrairement un quota de 25%. On comprend bien que la logique à l'oeuvre est strictement comptable. Le gouvernement-des-caisses-vides étant dans l'incapacité notoire de revaloriser le salaire des chercheurs (dont toutes les études s'accordent à dire qu'il est scandaleusement bas), il va répartir des lots de consolation aux plus méritants pour pouvoir afficher une politique de la recherche agressive. L'AERES en ses beaux locaux n'est qu'un outil pour camoufler la misère de la science.

Evaluer un chercheur à partir de ses lieux de publication est évidemment d'une grande bêtise. C'est un peu comme si on appréciait les qualités d'un conducteur en prenant pour critère la marque de sa voiture. Perdrai-je d'un coup mon acuité intellectuelle en publiant dans Romantisme (inconnu) plutôt que dans Les Annales (A)? Suis-je un meilleur savant quand je parais dans La Revue de synthèse (B) plutôt que dans Photographies (inconnu)? En réalité, la seule manière d'évaluer les travaux d'un chercheur, c'est de les lire. C'est aussi ce qu'admet implicitement l'AERES: sa méthode revient à utiliser le travail des comités de lecture, qui eux, ont procédé à cet examen. Le classement des revues n'est rien d'autre qu'un principe du coucou – une méta-expertise qui se défausse de l'évaluation réelle, et avoue simultanément l'impossibilité de s'acquitter de cette tâche.

On jugera du sérieux des outils de l'AERES en constatant qu'ils ne permettent pas de me définir comme "enseignant-chercheur publiant" (sic), au sens strict spécifié par l'agence (2 publications scientifiques de rang A au cours des quatre dernières années). Cela, non parce que je n'ai publié aucun article intéressant dans la période, mais parce que la plupart de mes lieux de publication ne sont pas recensés par la liste officielle (les chercheurs ont appris après sa mise en ligne que celle-ci était encore en cours de révision – ce qui fait du coup s'interroger sur la signification d'une publication incomplète). Dois-je modifier ma pratique de la recherche? Ne serait-ce pas plutôt à l'AERES d'admettre son incapacité à prendre en compte mon travail? L'agence chargée de l'évaluation devrait y prendre garde: avant les évalués, l'évaluation juge les évaluateurs.

L'AERES adosse son activité à un argument apparemment solide: celui de la promotion de l'excellence. Associé à l'accumulation d'autant d'erreurs, la répétition ad nauseam de ce discours a de quoi laisser perplexe. Mais il témoigne surtout d'un contresens sur la nature de la recherche. On peut organiser une compétition pour déterminer quels sont les meilleurs athlètes et les ranger par ordre d'arrivée sur un podium. Un sportif qui court le 100 mètres en plus de 11 secondes est exclu d'un tel concours – et un amateur qui l'effectue en plus de 12 n'est pas digne de chausser les crampons. Mais dans les sciences, aucun résultat de recherche n'est a priori plus profitable qu'un autre. Une modeste observation effectuée par un étudiant de première année peut être tout aussi intéressante que celle produite par un chercheur confirmé. On peut toujours récompenser tel spécialiste d'une discipline médiatique, mais la véritable utilité de la science est de maintenir des milliers de micro-communautés de par le monde, dont certaines ne comptent que quelques dizaines de membres, attachées à faire vivre et prospérer la moindre bribe de la curiosité humaine. Tel est est le sens du mot "recherche" – activité dont le principe est de ne se prévoir aucune fin ni limitation.

S'il y a de faux savants et de fausses découvertes, il n'y a pas de mauvaise science ni de recherches subalternes. Entonné par des ignorants, le discours de l'excellence va au rebours des traits les plus récents et les plus innovants de la pratique scientifique. Ce que l'on voit se mettre en place aujourd'hui sur les blogs des chercheurs du monde entier est une "garage science" bouillonnante et rapide, d'une redoutable efficacité. Dans ses tentatives de reconstitution du palmarès du concours général, l'AERES est on ne peut plus éloigné de l'agenda réel de la science qui se fait. L'évaluation à la française a-t-elle un avenir? Le moins qu'on puisse dire est qu'elle n'a pour l'instant pas convaincu.

A lire:

MàJ. Article repris dans le n° 5 de Vendredi, 14/11/2008.