On peut regretter la disparition du genre du cinéma de propagande (au sens classique d'un moyen ou d'un long métrage produit à des fins de communication politique par un parti de gouvernement) qui, d'avoir connu son heure de gloire au contact étroit des totalitarismes des années 1930, s'est vu durablement frappé d'ignominie. On peut le regretter car, en imposant d'autres modes de récit et une construction plus charpentée que les clips de la période récente, la durée de ces oeuvres permettait aussi une vision plus approfondie de l'imaginaire politique.

En renouant avec ce format d'un autre âge, le film "American Stories, American Solutions" offre un matériau abondant. En le visionnant, quatre traits m'ont particulièrement frappé: le rôle de l'illustration musicale; l'intangibilité d'un certain nombre de formes du récit politique; la place donnée à la figure de la famille; le caractère finalement plutôt terne d'un projet très mesuré.

Je mets de côté à regret le rôle de l'illustration musicale, qui mériterait une étude qui n'est pas dans mes moyens, mais dont je suis certain qu'elle serait des plus significatives. Je suis plus à l'aise pour constater la pérennité de certaines figures visuelles. Le projet politique étant un projet collectif par excellence, ce sont les représentations de la figure collective – et les modalités de son interaction avec le leader – qui sont les éléments les plus caractéristiques du cinéma de propagande. Dans "American Stories...", on retrouve les principales formes du sujet pluriel, qui n'ont guère varié depuis Leni Riefenstahl: celle, très ritualisée, de la foule compacte écoutant le discours du chef, qui illustre simultanément la métonymie de la nation (la partie pour le tout), le lien du collectif à son représentant, fondement de sa légitimité politique, et bien sûr le charisme du dirigeant. On retrouve aussi l'autre figure du sujet collectif, association rapide par montage d'une série de visages, représentation plus individualisée et plus émotionnelle supposée fournir un matériau plus propice à l'empathie et à l'identification.

Mais le rappel de ces continuités ne fait que mieux ressortir la nouveauté de ce qui apparaît rapidement comme la principale figure politique du film: la famille. Non que la cellule familiale n'ait jamais participé de la représentation propagandiste. Mais dans ce contexte, elle n'occupait pas la position du sujet collectif. Plutôt un support de projection, emprunté à l'univers de la publicité commerciale, pas vraiment à sa place dans l'univers politique.

A mi-chemin de la masse anonyme et du visage individuel, les exemples familiaux mobilisés par "American Stories..." incarnent à la fois une représentativité symbolique et un ensemble de cas concrets dont la valeur provient de leur spécificité. Le traitement de ces exemples est directement issu du reportage télévisé, mais leur rôle dépasse la simple illustration. On s'en convaincra en voyant le modèle familial s'imposer à la figure du candidat lui-même, qui déploie ascendants et descendants pour mieux s'inscrire à son tour dans une histoire. Le rôle fondamental de la famille dans "American Stories..." est de donner un visage à la classe moyenne, le sujet politique auquel s'adresse Barack Obama, celui à qui il a confié les clés de sa victoire.

Nouvelle par sa définition comme sujet politique, la middle class apparaît non comme une entité immanente, mais comme le résultat d'une histoire. La classe moyenne est celle à qui le rêve américain a fait défaut, celle qui est restée en chemin. Sa souffrance n'est pas seulement celle des fins de mois difficiles, mais celle de la promesse trahie. La mise en avant de cette catégorie correspond autant à la volonté de comprendre les mouvements de la société que de fonder un nouveau socle électoral. Son identification à la figure de la famille traduit un profond déplacement du rôle du politique et du projet collectif.

Le versant des "solutions" paraît très en retrait des espoirs qu'avait pu éveiller la première candidature afro-américaine. Loin de la promesse d'un changement radical, les points du programme énumérés par le film dessinent un horizon prudent, en décalage avec la dimension charismatique du personnage d'Obama. Après avoir posé un diagnostic pertinent, le candidat n'a qu'un projet modeste à avancer, comme si le modèle familial avait à son tour déteint sur sa vision politique. Peut-on proposer à la classe moyenne autre chose qu'un ajustement de ses conditions d'existence, sans toucher à rien de ce qui détermine son mode de vie? Sans doute pas – et c'est peut-être là la limite de la stratégie démocrate.