De quoi la pieuvre est-elle la figure?
Par André Gunthert, dimanche 19 octobre 2008 à 16:02 (12245 vues, permalink, rss co) :: Notes
Dans un récent billet, le journaliste Pascal Riché me fait la leçon. N'aurais-je pas fait preuve de légèreté en mentionnant sans précaution sur ARHV "L'argent-dette", une vidéo complotiste et antisémite? Dans une première réponse, j'ai précisé ma position sur le volet du complot. Voyons ce qu'il en est du second point.
Complotisme et antisémitisme ne sont pas des reproches équivalents: le second tombe notamment sous le coup de la loi. Sans conteste, la mention d'un contenu à caractère antisémite sans précision expresse constituerait une faute. Je l'ai dit, la vidéo de Paul Grignon est clairement complotiste. Mais est-elle antisémite? Pour l'affirmer, Riché se base sur une séquence de 15 secondes, située à la fin du film, qui associe le nom des Rothschild à l'image de la pieuvre. Mentionner le nom de la plus grande famille de banquiers, universellement connue, dans un film consacré au mécanisme monétaire ne peut suffire à justifier à lui seul le reproche d'antisémitisme. C'est donc bien sa juxtaposition avec «la représentation de la pieuvre portant ses tentacules sur le monde» qui fonde le jugement de Riché. Résoudre le problème revient donc à répondre à la question: de quoi la pieuvre est-elle la figure?
Met apprécié des cuisines méditerranéennes depuis l'Antiquité, cet innocent mollusque n'a pas toujours représenté la figure d'un pouvoir occulte démesuré. Il semble bien que ce soit une confusion taxinomique avec un autre céphalopode, l'Architeuthis, ou calmar géant, qui lui confère dans le récit des marins son aspect monstrueux.
Très vivante dans le folklore scandinave, la figure mythologique du Kraken, pourvue de nombreux bras qui s’agrippe aux navires et les entraîne vers le fond, n’a pourtant jamais été représentée et garde tout son mystère jusqu’au XVIIIe siècle. L'article que lui consacre le Supplément de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert croit pouvoir identifier cet animal légendaire à une sorte de poulpe géant. Cette conjecture est entérinée par le naturaliste Pierre Denys de Montfort dans son Histoire naturelle des mollusques (1802), qui lui donne sa première concrétisation iconographique (fig. 2), inaugurant un genre qui, de Vingt mille lieues sous les mers (Jules Verne, 1869, fig. 3) à Pirates de Caraïbes II (Gore Verbinski, 2006, fig. 4), occupe une place marquée de l'imaginaire enfantin.
A ce stade, l'image de la pieuvre géante est une figure de fantaisie, proche du dragon ou de la licorne. Elle évoque une force menaçante dissimulée au fond des mers, sans pour autant être liée à un contenu métaphorique déterminé. A la fin du XIXe siècle, on la voit associée à la franc-maçonnerie, première manifestation d'un lien entre cette figure et un pouvoir occulte – mais sur un mode qui tient encore de la caricature amusante, non de la dénonciation argumentée (fig. 5). En 1901, un récit de l'écrivain américain Frank Norris lui donne valeur de modèle structural. En décrivant les manipulations spéculatives des compagnies de chemins de fer destinées à affaiblir les paysans californiens, The Octopus (La Pieuvre) installe l'idée d'un pouvoir tentaculaire secret qui agit par le biais des leviers économiques (fig. 6).
Souvent noyées à tort dans un nuage d'occultisme et de folklore, les formes modernes du conspirationnisme sont directement liées à l'essor de nouveaux pouvoirs économiques sans contrepartie ni contrôle politique, qui accompagnent le développement du capitalisme industriel à partir de la seconde moitié du XIXe siècle. L'image de la pieuvre géante s'avère une figure idéale pour donner une figure concrète à des entités mal définies dont l'action n'est perceptible qu'indirectement. A la connotation traditionnelle de puissance cachée du Kraken, les tentacules permettent d'ajouter l'idée de ramifications multiples, tandis que le corps mou du céphalopode illustre celle d'un pouvoir sans visage. Au début du XXe siècle, l'essor de la communication commerciale et politique emprunte à l'univers de la caricature la force de la simplification métaphorique. Dans ce contexte, la figure de la pieuvre devient une redoutable arme visuelle.
Il lui manque encore un élément décisif. C'est la combinaison de la pieuvre et de ses tentacules avec la figure géographique du globe ou du planisphère qui lui confère sa forme achevée. Dans un dessin du Minneapolis Times de 1902, intitulé "The Octopus Who Strangles the World" ("La pieuvre qui étrangle le monde"), la tête du céphalopode est celle de John Davison Rockefeller, PDG de la Standard Oil, dont les bras enserrent le monde entier (fig. 8).
Dès lors, cette figure s'appliquera à toutes les formes d'empire, supposé ou réel, dont la domination est perçue comme le résultat d'un mécanisme caché. En 1917, l'ouvrage du géographe allemand Alfred Hettner, Englands Weltherrschaft und ihre Krisis ("La crise de l'empire mondial anglais"), fournit un modèle canonique (fig. 9) qui inspirera de nombreuses déclinaisons, notamment des versions dénonçant la ploutocratie américaine ou la Russie bolchevique.
Il n'est guère étonnant de constater l'installation des auteurs antisémites dans cette tradition iconographique, à partir des années 1930. On notera cependant que, même dans ce cadre, l'utilisation de l'image de la pieuvre reste toujours liée à l'évocation du versant économique du pouvoir supposé du peuple juif. En réalité, la composante géographique de la figure, qui suppose de localiser à un endroit précis la tête du céphalopode, est en contradiction avec un élément central de la doctrine antisémite, qui dessine le Juif en apatride. C'est pourquoi la propagande nazie préfère traduire sa détestation du peuple juif par la métaphore des rats ou des poux, soit un grouillement qui se répand de façon virale, plutôt que sous la forme d'une emprise impériale. Ainsi, la plus célèbre des oeuvres antisémites, le film Le Juif Süss de Veit Harlan (1940), ne recourt pas à la figure de la pieuvre.
Il n'y a pas que les piles qui s'usent si l'on s'en sert. Les figures et les métaphores aussi perdent leur efficacité et se dévalorisent, au fur et à mesure de leur répétition et de la diversification de leurs contextes d'usage. D'une grande puissance graphique, la figure de la pieuvre assise sur le monde finit par souffrir de sa dimension caricaturale et de son association étroite à l'univers conspirationniste. On la trouve encore employée après-guerre, par exemple par le parti communiste français pour dénoncer le plan Marshall (fig. 1). Mais le coeur n'y est plus, et la figure tombe rapidement en désuétude. On ne la rencontre désormais plus guère que dans les ouvrages ou les sites inspirés par la mouvance islamiste, qui associent volontiers antisémitisme et dénonciation de l'Occident capitaliste.
Que conclure de ce parcours iconographique? Si l'on ne peut nier que l'image de la pieuvre géante ait été associée à l'antisémitisme, cet usage est loin d'épuiser sa signification. C'est parce qu'elle est une représentation par excellence de la conspiration qu'elle a été utilisée dans le cadre antisémite, et non l'inverse. Le film de Grignon lui-même en apporte la preuve: dans la séquence incriminée par Riché, la mention des Rothschild n'est pas faite au hasard, mais renvoie à un épisode historique cité de façon elliptique, qui attribue un rôle-clé à la création de la Réserve fédérale américaine en 1913. Cette thèse renvoie à un schéma complotiste déjà ancien, dont on peut retrouver de nombreuses occurrences en ligne, qui décrit une société secrète, prétendument intitulée La Pieuvre noire (contrôlée par les Rothschild, cette organisation où l'on rencontre aussi bien des francs-maçons que des communistes, vise évidemment l'instauration d'un gouvernement mondial).
La pieuvre de Grignon n'est pas antisémite, mais bien complotiste. Faute d'interroger d'assez près les documents qu'il utilise, Pascal Riché se trompe à plusieurs reprises dans ses interprétations visuelles. L'un des exemples historiques auquel il renvoie, sans en identifier la source, est issu du pamphlet américain Coin's Financial School, publié en 1893 par William Hope Harvey. Là encore, il s'agit d'une charge anticapitaliste et anti-anglaise, sans aucun lien avec l'antisémitisme. Un prof n'aime pas qu'on lui fasse la leçon. Pour se le permettre, encore faut-il disposer d'arguments irréfutables. Dans le cas contraire, mieux vaut réfléchir à deux fois avant de procéder à des associations hasardeuses.
Tags: blogosphère, débats, illustration
Commentaires
1. Le dimanche 19 octobre 2008 à 17:26, par rev
2. Le dimanche 19 octobre 2008 à 18:07, par Ange
3. Le dimanche 19 octobre 2008 à 18:20, par F
4. Le dimanche 19 octobre 2008 à 18:28, par visiteur
5. Le dimanche 19 octobre 2008 à 19:47, par Béat
6. Le dimanche 19 octobre 2008 à 19:50, par entropik
7. Le dimanche 19 octobre 2008 à 19:56, par olivier b
8. Le dimanche 19 octobre 2008 à 21:21, par André Gunthert
9. Le dimanche 19 octobre 2008 à 22:23, par brigetoun
10. Le dimanche 19 octobre 2008 à 23:41, par Ericc
11. Le dimanche 19 octobre 2008 à 23:44, par André Gunthert
12. Le lundi 20 octobre 2008 à 02:12, par thurar
13. Le lundi 20 octobre 2008 à 08:00, par Pascal Riché
14. Le lundi 20 octobre 2008 à 08:26, par André Gunthert
15. Le lundi 20 octobre 2008 à 13:12, par Christophe Prieur
16. Le lundi 20 octobre 2008 à 13:18, par André Gunthert
17. Le lundi 20 octobre 2008 à 13:47, par Simplicissimus
18. Le lundi 20 octobre 2008 à 14:31, par colodio
19. Le lundi 20 octobre 2008 à 15:01, par Josué Rauscher
20. Le lundi 20 octobre 2008 à 15:15, par remi
21. Le lundi 20 octobre 2008 à 16:00, par Fabien
22. Le lundi 20 octobre 2008 à 16:16, par Irène Delse
23. Le lundi 20 octobre 2008 à 16:43, par B. Samson
24. Le lundi 20 octobre 2008 à 19:38, par Benjamin
25. Le lundi 20 octobre 2008 à 20:03, par Pocket
26. Le lundi 20 octobre 2008 à 20:07, par Pascal Riché
27. Le lundi 20 octobre 2008 à 21:38, par monsterleaw
28. Le lundi 20 octobre 2008 à 21:50, par André Gunthert
29. Le lundi 20 octobre 2008 à 23:20, par entropik
30. Le lundi 20 octobre 2008 à 23:36, par monsterleaw
31. Le mardi 21 octobre 2008 à 00:51, par bankster.tv
32. Le mardi 21 octobre 2008 à 04:05, par geulante
33. Le mardi 21 octobre 2008 à 11:33, par Pocket
34. Le mardi 21 octobre 2008 à 12:00, par Ode
35. Le mardi 21 octobre 2008 à 16:09, par Justine Brabant
36. Le mardi 21 octobre 2008 à 22:28, par Sybille
37. Le mercredi 22 octobre 2008 à 00:03, par olivier b
38. Le mercredi 22 octobre 2008 à 05:25, par bankster.tv
39. Le vendredi 24 octobre 2008 à 04:16, par bankster.tv
40. Le samedi 29 novembre 2008 à 12:44, par Luc Nemeth
Ajouter un commentaire
Les commentaires pour ce billet sont fermés.