Comme prévu dans les préparatifs de la Photokina, Canon vient de dévoiler les caractéristiques du nouveau Canon EOS 5D Mark II (prix annoncés pour le boitier seul: 2.699 US$, 2.499 €, 2.299 £). S'inscrivant dans la lignée des reflex à capteur CMOS 24 x 36 mm (Full Frame) inaugurée en 2004 par le EOS 1D Mark II (8,2 Mpx), le 5D (12,7 Mpx), lancé en 2005 à 3000 US$, peut être considéré comme le Leica de la photo numérique: un outil suffisamment sophistiqué, innovant, fiable et pratique pour constituer le déclencheur d'une prise de conscience: il était donc possible d'obtenir en numérique des résultats comparables à la photographie de reportage sur film, pour un prix abordable, avec tous les nouveaux avantages de l'univers digital (résultat immédiat, transmission, postproduction).

Au-delà du passage à un format de 21,1 Mpx et une sensibilité pouvant atteindre 25.600° ISO, la caractéristique frappante du nouveau modèle est l'intégration de l'enregistrement vidéo (1080 px HDTV, 30 min max., son mono). Nikon avait été le premier à tenter l'expérience avec le D90, lancé il y a trois semaines (12,9 Mpx, 720 px HDTV). Mais le 5D est l'un des reflex de référence dans l'univers professionnel, et cette association prend ici un sens différent: la confirmation que la vidéo n'est plus un gadget, et l'assurance que la plupart des nouveaux modèles de reflex intègreront cette capacité dans l'année qui vient.

Cette évolution n'allait pas de soi il y a encore quelques mois. Certes, la technologie des photocapteurs est issue du monde de la vidéo, et la distinction entre les deux capacités relève plus de l'artifice marketing que d'un véritable gap technique. Pourtant, l'histoire récente de la commercialisation des appareils a montré qu'il était plus efficace de préserver les repères morphologiques et culturels des deux univers que de tenter de forcer les usages. Sous-jacente, voire dissimulée, la convergence technologique réelle entre photo et vidéo ne s'est pour l'instant manifestée qu'à la marge, par exemple du côté des camphones – autrement dit d'outils sans tradition visuelle. De ce point de vue, le 5D Mark II est une révolution, la fin d'un cycle qui s'était employé à camoufler les caractéristiques du dispositif numérique pour en assurer la commercialisation, le signe d'une nouvelle maturité du marché.

Les questions ouvertes par cette innovation sont nombreuses. Comment va-t-on filmer avec un reflex? Cette intégration annonce-t-elle d'autres évolutions morphologiques majeures des outils de prise de vue? Sera-t-il encore pertinent de conserver la distinction image fixe/image animée au niveau des pratiques? Même du point de vue du vocabulaire, nous ne disposons d'aucun terme satisfaisant (mis à part le très laid "audiovisuel") pour décrire les effets de la convergence photo-vidéo. Faudra-t-il cesser de parler de "photographie" pour nommer les opérations de prise de vue, au profit d'une "imagerie" plus propice à la mixité? Comment les sujets vont-ils désormais gérer le fait de ne plus savoir si on les filme ou si on les photographie? Comment va s'opérer la convergence entre la règle de la pose (je sais que je suis photographié et je compose une attitude de circonstance) et celle du refus du regard-caméra (je sais que je suis filmé et je fais semblant de ne pas m'en apercevoir)? L'histoire de l'image numérique ne fait que commencer. Elle nous réserve encore bien des surprises.