Ce passage du "nous" au "je" – de la protection de l'institution à l'exposition solitaire du chercheur – est aussi un bouleversement de la relation éditoriale. Le blog fait voler en éclat l'ancienne contrainte de l'exclusivité, condition de l'économie des revues. L'acceptation désormais usuelle de la reproduction d'un article sur un blog sous la forme de "préprint" est une évolution radicale de la relation de l'auteur à ses lecteurs, qui peut pour la première fois leur proposer une véritable bibliothèque en accès libre de ses recherches.

Appliqué au monde académique, le "devenir-média" décrit par Olivier Blondeau permet de revenir à l'unité fondamentale de la recherche: le chercheur. S'il n'est pas question de remettre en cause le bien-fondé des pratiques collectives d'évaluation par les pairs ("peer-reviewed"), cette voie parallèle offre un rééquilibrage bienvenu, à un moment où le monde savant entame une course à la rationalisation inspirée par les regroupements industriels.

2. Deadline is dead. Le chercheur doit publier (publish or perish). Or, jusqu'à l'arrivée des outils en ligne, sa maîtrise de l'espace de publication était proche de zéro. Dans les domaines dans lesquels j'évolue, publier suppose de savoir se plier aux choix thématiques ou disciplinaires d'une revue ou à l'agenda d'un éditeur. Dans tous les cas, la publication organisée impose un format prédéfini ainsi que l'impitoyable servitude du deadline – qui m'a coûté bien des nuits et des cheveux blancs. Dans cet univers d'autant plus contraint qu'on est prolifique, la liberté du blog apparaît comme une oasis. Elle est bien plus que cela. Dans son usage le plus répandu, le blog est une activité supplémentaire greffée sur l'existant. La condition de possibilité de l'exercice est donc qu'il ne soit contraint par aucune détermination externe. C'est parce que le blogging vient toujours en plus du reste, en toute gratuité, qu'il a tous les droits à l'inachèvement, à l'essai ou à l'erreur. Rédigé parce qu'on a une ou deux heures devant soi, un billet est toujours quelque chose plutôt que rien, une forme sauvée du néant.

L'aspect fondamentalement non contraint du blog en fait un formidable conservatoire et un accélérateur de la curiosité. C'est la modestie même de l'outil qui autorise qu'on lui confie la plus médiocre notule, l'hypothèse la plus hasardeuse, l'idée la plus farfelue. Il permet de la matérialiser en trois lignes, ou en quinze, ou en quatre feuillets si on le juge bon – et on est seul juge. On dira qu'on peut tout aussi bien noter ses idées sur un carnet spirale ou dans Word. Mais le blog n'est pas un carnet : c'est une base de données puissante qui organise son contenu dans le temps et dans l'espace avec une efficacité très supérieure à un traitement de texte. Les possibilités d'archiver, de retrouver ou de reclasser une information sont sans commune mesure avec les pauvres moyens des instruments bureautiques, tout en étant d'un usage infiniment simple, puisque structuré une fois pour toute sous la forme de la pile rétro-chronologique (dans ARHV, les billets sont empilés successivement, le dernier étant toujours le plus récent).

L'autre caractéristique qui différencie le blog du carnet est d'être un objet public. Plutôt qu'un griffonnage sur un coin de table, qui devient rapidement ininterprétable pour son auteur lui-même, le fait de savoir que des étudiants vont lire et utiliser mon billet m'encourage à le rédiger correctement et à soigner son appareil de références : les indispensables liens cliquables. Grâce à cet effort de formalisation minimale, la prise de note est d'une grande efficacité, et l'on peut souvent réutiliser le contenu d'un billet dans un article quelques mois plus tard, sans y toucher ou à peine.

3. Le séminaire permanent. La grande liberté du blog peut effrayer. Si l'on cherche un modèle susceptible de guider son usage dans le cadre académique, je pense que le meilleur est celui du séminaire de recherche. Très vite, je me suis rendu compte que je pouvais transposer à l'espace du blog nombre des caractères de cet espace privilégié de l'expérimentation et de la discussion, avec ses à-côtés, ses digressions, ses clins d'oeil, son rapport à l'actualité, ses auditeurs libres et jusqu'à ses contributeurs invités.

Il y a une différence, qui à l'usage n'est pas mince: si le séminaire est un rendez-vous régulier, le blog est ouvert jour et nuit, dimanche et jours fériés. Cette présence modifie le rapport avec mon public principal, qui sont mes étudiants. Il permet notamment d'approfondir, de préciser ou de rebondir sur des sujets abordés en séminaire, ou bien de préparer de nouvelles questions qui en deviendront la matière. Grâce à l'aspect non contraignant de l'outil, auquel le lecteur peut recourir quand il le souhaite, cette poursuite du travail collectif s'effectue de manière plaisante et sereine. Je pense que je fais aujourd'hui travailler mes étudiants deux fois plus qu'autrefois sans qu'ils s'en aperçoivent.

Le séminaire permanent a d'autres vertus. Au lieu que la science n'ait lieu qu'à heures fixes, il montre à ses lecteurs le travail en train de se faire et témoigne concrètement de la disponibilité et du zèle du chercheur. Se lever la nuit pour noter une idée laisse une trace sur le billet impitoyablement daté. On aurait tort de croire que les étudiants ne remarquent pas ce détail. Cette empreinte élargie a également le bénéfice de rendre apparente l'activité de recherche, d'habitude si discrète. On voit littéralement le travail en train de se faire – ce qui n'est pas une mince façon d'en attester, à un moment où la société nous demande des comptes.

Le blog apporte évidemment un élargissement public du séminaire. Attaché à la tradition de l'EHESS d'accueil des auditeurs libres, je suis ravi de voir cet instrument créer un deuxième cercle plus étendu, qui me permet soit de dialoguer avec d'autres chercheurs de disciplines et d'univers plus éloignés, soit d'accueillir des curieux, lecteurs de passage ou habitués du zinc, qui m'apprennent beaucoup sans le savoir.

4. Culture de l'expérience. Là où la pratique du blog est la plus proche de l'activité savante, c'est probablement dans la promotion d'une culture de l'expérience. Contrairement à toutes les formes de publication scientifique classiques, qui visent l'achèvement et l'excellence, le blog offre cette capacité rare: le droit à l'essai, à l'erreur et au remords. Cette caractéristique est un dopant pour l'imagination. Elle crée les conditions d'une expérimentation permanente, que ce soit du point de vue des objets abordés, de la façon de les aborder ou de celle d'en débattre.

La forme "peer-reviewed" s'applique à la perfection au registre de l'excellence. Rien n'empêche de s'adonner une fois ou l'autre à cet exercice haut de gamme sur un blog. Mais ce qu'il permet est autrement précieux: la simple prise de note, la publication d'un article moyen, le régime de l'interrogation et du test – parfaitement adaptés pour accompagner les premiers pas d'un étudiant, auquel l'exercice apprendra beaucoup.

Le blog m'a donné l'occasion de mille expériences. Déplacements thématiques, dérapages stylistiques, débordements politiques: à chaque fois, c'est sous la forme d'un pas de côté, d'un petit coup de canif dans le contrat. Si l'essai est concluant, on s'enhardit, on pousse l'avantage. S'il déçoit, on efface, on abandonne ou on tente de comprendre ce qui n'a pas marché. La bienveillance du blog est immense et la souplesse des formats n'a de limites que celles de notre imagination.

5. Qui lit les Annales ? Pas mes étudiants. Mais ils lisent mon blog. Trouvera-t-on cette formule provocatrice? Editeur d'une revue peer-reviewed depuis douze ans, je ne suis pas suspect de vouloir la mort des revues. Mais je suis bien placé pour me rendre compte que le type d'essai que je suis en train de mener avec ARHV est une vraie expérience éditoriale. Qu'avec d'autres, nous sommes en train de créer non seulement un nouveau type d'organe, particulièrement bien adapté au travail savant, mais une nouvelle énonciation scientifique, à la croisée de la vulgarisation, de l'enseignement et de la recherche.

Car en plus de ses autres qualités, le blog est viral: il engage à reproduire et à disperser son modèle. J'ai encouragé la création ou l'alimentation d'autres sites par des collègues, comme ViteVu ou le Bhicc. Plusieurs blogs ont déjà été ouverts par mes étudiants, notamment Afrique in Visu ou l'Atelier du Lhivic. Des outils d'agrégation comme le Planet histoire visuelle ou le groupe Flickr du Lhivic viennent encore élargir ces possibilités. Petit à petit, un réseau se tisse, qui est un laboratoire de la revue de demain: un organe souple et liquide, toujours en évolution, ouvert à tous.

6. Une science aimable. Pour toutes les raisons décrites ci-dessus, on comprend que la pratique du blog contribue à modifier la sociologie des sciences, les équilibres établis et les hiérarchies patinées par les ans. L'avenir nous dira si c'est en profondeur. A titre personnel, je sais ce que cet outil m'a apporté de féconde liberté.

Avec trois ans de recul, cette expérience n'a jamais déçu mes attentes. Elle m'a au contraire porté bien au-delà de ce que j'espérais. Ses conséquences pour moi sont d'ores et déjà considérables. Elle m'a permis d'optimiser mon travail d'enseignant et de chercheur. Elle m'a montré les coulisses du web 2.0 et fait pénétrer dans les arcanes de la participation et de la viralité. Elle a fait évoluer mes méthodes, mes approches, mon énonciation, mon style et jusqu'à ma vision de la science. Elle a accompagné le déplacement de mon domaine de recherche. Elle a favorisé des dizaines de rencontres et d'échanges de haut niveau. Elle m'a ouvert la porte à des colloques ou à des participations à des projets éloignés de ma discipline. Elle m'a permis de participer au débat public et m'a offert une notoriété que je ne cherchais pas. Elle m'a appris à mieux appréhender l'art difficile du dialogue et m'a rendu plus tolérant. Elle ne m'a rien coûté, qu'un peu de temps, qui est du temps sauvé de l'oubli.

La science qu'on m'a donné à connaître lorsque je faisais mes humanités était arrogante, dominatrice et sûre d'elle. Celle que j'ai aimé plus tard, aux côtés de mon maître Louis Marin, n'avait rien à voir avec cette morgue d'un autre âge. C'est celle-là que montre le blog: plus proche de la réalité de mon travail, de mes doutes et de mes erreurs, de mes bonheurs de chercheur devant la trouvaille ou le plaisir de comprendre. A ceux-là, le blog a ajouté la joie du partage, qui comble mon appétit de pédagogue. Pas de regrets? Oh si! Un seul: celui de ne pas avoir disposé de cet outil depuis vingt ans.

Selon la coutume, je tagge à mon tour Pierre Mounier, Marin Dacos, Lyonel Kauffmann, Baptiste Coulmont, Emmanuel Ethis et Michel Poivert.


Compte rendu de mon intervention lors de la table ronde consacrée au blogging scientifique, dans le cadre de l'école doctorale d'été "La société de l'information et de la connaissance", Porquerolles, le 9/09/08.