2. La photo numérique produit-elle des images virtuelles?

On peut transmettre, échanger ou détruire un fichier JPEG. On peut perdre ses photos suite au plantage du disque dur, à la magnétisation d'une carte mémoire ou à une rayure sur un CD. Comme tous les fichiers numériques, les photos restent donc des objets bien réels, dotés d'une place physique et soumis à la propriété. Ce qui s'est modifié est plus subtil. Avec le numérique, la photographie a rejoint les systèmes à lecteur.

Comme avec le disque audio, il ne sera désormais plus possible d'accéder à l'enregistrement sans un intermédiaire technique adapté. Pendant près de deux siècles, les produits de la photographie ont été le plus souvent accessibles sous la forme de supports autonomes directement visibles. Comme le montrent les difficultés matérielles des historiens du disque pour travailler sur les archives sonores, les systèmes à lecteur compliquent grandement la consultation des sources, dès que celles-ci appartiennent à un système technique périmé. La lecture directe facilite au contraire cet accès. Elle n'est cependant pas exempte de défauts. Lorsqu'un type d'image est plus facilement accessible, celui-ci est avantagé au détriment des autres. On peut constater que l'histoire actuelle de la photographie est pour l'essentiel une histoire des tirages sur papier, qui a négligé les corpus de plaques négatives ou de supports exotiques.

L'entrée de la photographie dans les systèmes à lecteur est un tournant majeur de son histoire. Ce phénomène complique l'accès aux images, sans pour autant représenter un obstacle insurmontable. Il se pourrait même que la question qu'il soulève de l'accès futur aux images ait des effets bénéfiques sur leur conservation. Alors que la pratique photo du XXe siècle ne s'était que peu préoccupée de la pérennité des images, occasionnant des pertes importantes, la photo numérique a fait de l'archivage une question cruciale.

image 3. Qui a inventé la photo numérique?

Formulée ainsi, la question est mal posée. Comme la photographie sur film, la photo numérique est une adaptation d'une technologie issue d'un autre domaine, en l'occurrence la vidéo. Elle ne procède donc pas d'une invention au sens strict, mais plutôt d'une dérivation. Dans le cas de la photographie sur film, sa mise au point revient à Eastman en 1884, mais c'est le recours au format 35 mm, emprunté au cinéma, qui fera du Leica, commercialisé quarante ans plus tard, l'instrument décisif du passage à une technique qui dominera la seconde moitié du XXe siècle.

Les deux technologies actuellement en usage dans les APN, le CCD (charged-coupled device) et le CMOS-APS (Complementary metal oxide semi-conductor Active pixel sensor), ont été mises au point respectivement par Willard Boyle et George E. Smith, des Bells Labs, en 1969, et par Robert Fossum, du Jet Propulsion Laboratory, en 1993. Les recherches qui ont conduit à ces dispositifs visaient à remplacer les dispositifs à tubes pour l'enregistrement vidéo. La première application grand public des CCD a été le camcorder, ou camera video amateur portative, dont l'occurrence initiale, le JVC GR-C1 de 1984, a été immortalisée dans une séquence du célèbre film "Retour vers le futur" (Robert Zemeckis, 1985, voir illustration).

Du côté des applications expérimentales, le domaine favori des CCD sera l'observation astronomique. La Nasa choisit dès 1977 d'y recourir pour équiper son futur téléscope spatial. Hubble sera lancé en 1990 avec deux caméras distinctes, formées par quatre matrices Texas Instruments de 800 x 800 pixels.

Les applications photographiques grand public seront beaucoup plus lentes à s'imposer, en raison notamment de la qualité d'image supérieure imposée par la comparaison avec les formats argentiques. Sony, Canon et Kodak sont les premières entreprises à miser sur cette option et à y consacrer des recherches applicatives, à partir de 1977. Mais la technologie du CCD reste chère et l'alternative digitale encore peu attractive. La technologie concurrente du CMOS-APS, adaptation numérique intégrée de l'électronique vieillissante du CCD, beaucoup moins onéreuse et plus adaptée à la miniaturisation, permet de lancer les premiers camphones à partir du début des années 2000.

Alors que les spécialistes les accueillent comme des gadgets, l'engouement immédiat pour ces outils est révélateur. Conformément à l'histoire technique des applications de numérisation photographique (dont le plus ancien exemple est la digitalisation des images réalisées par le satellite Mariner 4 en orbite autour de Mars en 1965), le facteur primordial est la transmission à distance. De même, l'inversion des courbes de vente entre matériel argentique et numérique, qui se produit en 2003-2004 dans la plupart des pays développés, montre l'importance de la progression d'internet et du haut débit dans la diffusion de la photographie numérique.

Plutôt que la causalité de l'invention, c'est celle de l'usage qui explique les particularités et la lenteur de l'installation de la photo numérique. En résumé, le passage au numérique s'effectue d'abord pour bénéficier des possibilités de transmission, de diffusion ou de consultation à distance de l'image. L'ouverture de ces usages au grand public permet de définir la transition numérique comme une mutation majeure de la pratique photographique.

A suivre...


Illustrations: 1) Amanda Cooper (٭betenoir٭), "My Competitive Nature is Such", autoportrait multiple, photographie numérique, 2007, mise en ligne sur Flickr, licence CC. 2) Le JVC GR-C1, extrait de "Retour vers le futur" (Robert Zemeckis, 1985), photogramme.