Blockbusters: pourquoi tant de haine?
Par André Gunthert, mercredi 3 septembre 2008 à 12:03 (6179 vues, permalink, rss co) :: En images
Avec Nicolas Sarkozy, le 11 septembre ou le CNRS, la critique de blockbuster est l'un des sujets qui a le pouvoir de susciter les commentaires les plus violents et les plus négatifs sur le web. Une tentative d'analyse, un rapprochement suspect provoquent immédiatement les réactions les plus courroucées, accompagnées de dérapages verbaux qui soulignent le degré d'énervement du locuteur. Même sur un blog aussi policé qu'ARHV, l'évocation du dernier Batman amène immanquablement des manifestations d'une grossièreté disproportionnée (censurées par mes soins). Si l'on peut admettre que l'expression d'opinions politiques, complotistes ou anti-intellectuelles relèvent de convictions personnelles enracinées, comment l'énoncé d'un simple avis à propos d'un divertissement public peut-il provoquer une telle colère?
Plusieurs pistes s'offrent à l'analyse. La première est la croyance en l'univocité – soit l'ignorance qu'une oeuvre peut susciter une pluralité d'opinions, marque d'une expérience limitée de la culture bourgeoise. Contrairement au cinéphile endurci, qui n'aime rien tant que confronter des interprétations contradictoires jusqu'à pas d'heure devant un café froid, le spectateur de blockbuster pense qu'un film ne peut avoir qu'une lecture et une seule. Comme la note du charcutier ou la politique gouvernementale vue par le 20 heures de TF1, le sens affiché est clair et ne souffre pas de chicane. Chercher midi à quatorze heures relève d'une perversion mentale inutile et malsaine, témoignage de l'oisiveté qui est la mère de tous les vices et empêche de travailler plus pour gagner plus. («Batman est un malade mental qui se bat contre d’autres malades mentaux, le Joker étant le plus barge d’entre tous. Ne cherchons pas la complication là où elle n’est pas. Ce n’est pas un film à message ou une quelconque propagande post-11 septembre, c’est juste du divertissement», Flamberge sur Bakchich.) Le paradoxe de la croyance en l'univocité est qu'elle fait passer à côté de la moitié du plaisir de ces divertissements, dont la tradition depuis les années 1930 se nourrit de jeux citationnels et d'allusions à peine voilées à l'actualité.
Une deuxième explication est nettement perceptible dans les plus agressifs des commentaires. Je l'appellerai l'intrusion du maître, ou syndrôme du "petit-écolier" (ce n'est que pour les enfants!). Pour une partie du public, comme les plaisirs de l'enfance, celui du blockbuster ne peut se savourer que la porte fermée. Que vient faire l'intellectuel, le chercheur ou le cinéphile sur un territoire dont la naïveté devrait assurer l'exclusion? En France, cette perception se nourrit du vieil antagonisme nouvelle vague/cinéma populaire, longuement poli par les Cahiers et aujourd'hui un peu rance – mais qui continue à nourrir le sentiment d'illégitimité de quelques acteurs aimés du grand public. Sur cet arrière-plan, le travail du second degré apparaît comme une menace contre l'innocence et doit être combattu avec la dernière énergie. («Je vous laisse le cinéma d'auteur, les documentaires de Moore et de Gore pour écrire vos articles mais de grâce, (...) je vous demande de me laisser mes explosions, mes scénarios pas forcement intelligents, mes gentils héros et mes horribles méchants pour me vider la tête et oublier un peu mon quotidien, de grâce ne venez plus mêler vos intrigues et vos références hors de propos dans mon seul divertissement», XSB sur le Flipbook.) Manque de chance, cette requête méconnaît l'évolution récente du contexte des blockbusters. Loin d'être méprisés par l'intelligentsia, ces objets culturels denses sont devenus un terrain d'analyse apprécié pour la réfraction qu'ils offrent des traits des sociétés développées. (Pour avoir la paix, je conseillerai plutôt les vachettes d'Intervilles – encore ne peut-on garantir que la curiosité des chercheurs n'atteigne un jour cette terra incognita de la culture de masse.)
Dérivée de la précédente, une troisième piste est celle du caractère sacré des initiations enfantines. Lecteur fervent de Tintin dans mes jeunes années, je suis moi aussi exaspéré par les analyses qui affublent mon héros de postiches sociaux, politiques ou sexuels. Liés par divers relais au monde de l'enfance, le blockbuster peut déclencher des réactions qui mettent en jeu les souvenirs constitutifs d'un individu. Au contraire de l'intrusion du maître, cette dimension se manifestera par le déploiement d'une maîtrise supérieure d'une subculture ou d'un univers de référence. Aveu de l'inexorable éloignement du paradis pré-adolescent, la violence de la réplique sera aussi la marque de la profondeur affective du rapport à l'oeuvre.
A travers cette promenade parmi les motivations des manifestations les plus désagréables du web (non exclusives d'autres hypothèses), on le constate, c'est plutôt le désarroi et le sentiment d'illégitimité qui dominent. En résumé, on n'est jamais aussi agressif ou ordurier que lorsqu'on se sent en position de faiblesse, menacé ou minoritaire. Ce qui éclaire d'un jour nouveau certains dérapages, dans les discussions politiques, de ceux qui se croient du côté du manche – et dont la vulgarité dit tout le contraire.
Tags: blogosphère, cinéma, débats
Commentaires
1. Le mercredi 3 septembre 2008 à 15:50, par celestin cartier
2. Le mercredi 3 septembre 2008 à 22:19, par olivier b
3. Le mercredi 3 septembre 2008 à 22:36, par schlomoh
4. Le mercredi 3 septembre 2008 à 22:46, par André Gunthert
5. Le mercredi 3 septembre 2008 à 22:58, par néophyte
6. Le jeudi 4 septembre 2008 à 09:15, par coco_des_bois
7. Le jeudi 4 septembre 2008 à 12:10, par remzy
8. Le jeudi 4 septembre 2008 à 13:29, par SojaRouge
9. Le jeudi 4 septembre 2008 à 14:32, par André Gunthert
10. Le vendredi 5 septembre 2008 à 13:52, par olivier b
11. Le vendredi 5 septembre 2008 à 14:22, par André Gunthert
12. Le vendredi 5 septembre 2008 à 15:02, par Patrick Peccatte
13. Le vendredi 5 septembre 2008 à 17:02, par André Gunthert
14. Le vendredi 5 septembre 2008 à 19:47, par olivier b
15. Le samedi 6 septembre 2008 à 09:31, par Patrick Peccatte
16. Le dimanche 7 septembre 2008 à 17:25, par paul2canada
17. Le dimanche 14 septembre 2008 à 15:54, par Mariam
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