Valse avec Bachir, l'horizon du visuel
Par Sylvain Maresca, mardi 2 septembre 2008 à 13:40 (4623 vues, permalink, rss co) :: Invités - Comptes rendus
Valse avec Bachir a été amplement commenté lors de sa présentation au dernier festival de Cannes parce qu’il présente la particularité d’être un documentaire d’animation. Son réalisateur, le cinéaste israélien Ari Folman a tout d’abord adopté la technique classique du documentaire en réalisant des interviews filmées d’anciens soldats jetés comme lui en 1982 dans la guerre du Liban. Pour retrouver ses propres souvenirs, si profondément enfouis qu’il les avait complètement effacés, il a sollicité les souvenirs des autres à travers le récit que ceux-ci lui en donnent aujourd’hui. Valse avec Bachir est un film sur la mémoire, ses méandres, ses retours, ses lacunes, ses inévitables transformations, son rapport incertain au réel vécu.
Mais, plutôt que de restituer en l’état les interviews enregistrées, au besoin en les complétant par des images d’archives, Ari Folman a pris le parti de les illustrer au moyen de séquences d’animation conçues de toutes pièces à partir des récits des uns et des autres. A la subjectivité des paroles s’est donc ajoutée la fiction délibérée des images, même si celles-ci sont manifestement inspirées de lieux, de personnages et d’objets réels. Au fond, le réalisateur a voulu assumer complètement le fait que l’on ne peut pas restituer le passé sans le voiler aussitôt de fiction. Dans son film, seules les paroles des différents personnages restituent en l’état la trace enregistrée lors des entretiens. Tout le reste, même l’aspect physique de ses interlocuteurs, a été graphiquement composé ou recomposé. Ainsi, aucun spectateur ne peut croire avoir sous les yeux la réalité vécue au Liban par ces soldats israéliens tant le filtre visuel qui lui en restitue un aperçu est manifestement artificiel.
Cette option formelle fonctionne très bien, non seulement d’un point de vue esthétique (le graphisme est superbe), mais encore d’un point de vue documentaire puisque le film propose des images de lieux, de personnes, de moments pour lesquels il n’existe aucune archive visuelle. A cet égard, Valse avec Bachir fait penser à certains récits journalistiques parus récemment qui complètent les photographies prises en situation de reportage par des planches de dessins et un récit à la première personne: par exemple la série de bande dessinée de Guibert, Lefèvre et Lemercier intitulée Le Photographe (Paris, Dupuis, 3 vol., 2003-2006), ou encore le livre de Ted Rall, Passage afghan (Antony, La Boîte à bulles, 2004). Dans tous les cas, un enregistrement (photographique ou vidéo) atteste de la réalité des situations ou des personnages rencontrés, mais le crayon ou le stylo viennent déborder le mutisme des images enregistrées pour en expliquer le contexte et en restituer la genèse.
Du même coup, j’ai été très surpris de voir que Valse avec Bachir s’achevait sur une courte séquence d’images vidéos d’archive, filmées probablement au lendemain du massacre de Sabra et Chatila, mais présentées ici sans aucune mention de leur origine. «L’insert d’actualités télévisées de l’époque à la fin de ce dessin animé apparaît comme le retour du refoulé (…), la piqûre de réel…», affirme Serge Kaganski dans les Inrockuptibles (25 juin 2008). Selon Jean-Luc Douin, du journal Le Monde (16 mai 2008), ces «documents d’archives en vidéo et photo cette fois authentifient les blessures en faisant basculer le film du dessin au drame réel.» Ainsi, avec la photographie de presse ou le reportage télévisé reviendrait le réel: on ne serait plus dans le récit, avec ses inévitables déformations, mais devant le réel fixé tel quel sur la pellicule. Ari Folman a-t-il craint que son parti-pris subjectif et fictionnel émousse la réalité de cet odieux massacre auquel il se demande, avec angoisse, s’il a prêté la main? Est-il encore nécessaire de rappeler aux Israéliens les horreurs dont leur armée d’occupation s’est rendue complice? Peut-être, mais c’est tout de même étrange qu’un film qui a construit une telle distance par rapport aux effets de réel des images enregistrées, au point de leur préférer la création graphique, retombe ainsi dans la fausse évidence des clichés d’actualité. Surtout que, après une heure et demi d’exploration tâtonnante dans la mémoire individuelle, on ne peut que recevoir avec méfiance cette séquence censée se passer de commentaires.
Tags: cinéma, documentaire, débats
Commentaires
1. Le mardi 2 septembre 2008 à 20:21, par benjamin
2. Le mardi 2 septembre 2008 à 21:33, par Nicolas
3. Le mardi 2 septembre 2008 à 22:02, par Philippe De Jonckheere
4. Le mardi 2 septembre 2008 à 22:27, par André Gunthert
5. Le mardi 2 septembre 2008 à 23:55, par YGQ
6. Le mercredi 3 septembre 2008 à 00:25, par benjamin
7. Le mercredi 3 septembre 2008 à 00:59, par olivier b
8. Le mercredi 3 septembre 2008 à 09:09, par Sylvain Maresca
9. Le mercredi 3 septembre 2008 à 11:03, par olivier
10. Le mercredi 3 septembre 2008 à 11:20, par Antisarkozyste Pavlovien
11. Le mercredi 3 septembre 2008 à 12:28, par benjamin
12. Le mercredi 3 septembre 2008 à 23:00, par YGQ
13. Le jeudi 4 septembre 2008 à 09:55, par didid
14. Le samedi 6 septembre 2008 à 00:27, par Marc L.
15. Le dimanche 7 septembre 2008 à 12:14, par Coline
16. Le dimanche 7 septembre 2008 à 17:11, par philippe boisnard
17. Le lundi 8 septembre 2008 à 14:03, par Sylvain Maresca
18. Le jeudi 18 septembre 2008 à 17:42, par garrincha
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