Cette option formelle fonctionne très bien, non seulement d’un point de vue esthétique (le graphisme est superbe), mais encore d’un point de vue documentaire puisque le film propose des images de lieux, de personnes, de moments pour lesquels il n’existe aucune archive visuelle. A cet égard, Valse avec Bachir fait penser à certains récits journalistiques parus récemment qui complètent les photographies prises en situation de reportage par des planches de dessins et un récit à la première personne: par exemple la série de bande dessinée de Guibert, Lefèvre et Lemercier intitulée Le Photographe (Paris, Dupuis, 3 vol., 2003-2006), ou encore le livre de Ted Rall, Passage afghan (Antony, La Boîte à bulles, 2004). Dans tous les cas, un enregistrement (photographique ou vidéo) atteste de la réalité des situations ou des personnages rencontrés, mais le crayon ou le stylo viennent déborder le mutisme des images enregistrées pour en expliquer le contexte et en restituer la genèse.

Du même coup, j’ai été très surpris de voir que Valse avec Bachir s’achevait sur une courte séquence d’images vidéos d’archive, filmées probablement au lendemain du massacre de Sabra et Chatila, mais présentées ici sans aucune mention de leur origine. «L’insert d’actualités télévisées de l’époque à la fin de ce dessin animé apparaît comme le retour du refoulé (…), la piqûre de réel…», affirme Serge Kaganski dans les Inrockuptibles (25 juin 2008). Selon Jean-Luc Douin, du journal Le Monde (16 mai 2008), ces «documents d’archives en vidéo et photo cette fois authentifient les blessures en faisant basculer le film du dessin au drame réel.» Ainsi, avec la photographie de presse ou le reportage télévisé reviendrait le réel: on ne serait plus dans le récit, avec ses inévitables déformations, mais devant le réel fixé tel quel sur la pellicule. Ari Folman a-t-il craint que son parti-pris subjectif et fictionnel émousse la réalité de cet odieux massacre auquel il se demande, avec angoisse, s’il a prêté la main? Est-il encore nécessaire de rappeler aux Israéliens les horreurs dont leur armée d’occupation s’est rendue complice? Peut-être, mais c’est tout de même étrange qu’un film qui a construit une telle distance par rapport aux effets de réel des images enregistrées, au point de leur préférer la création graphique, retombe ainsi dans la fausse évidence des clichés d’actualité. Surtout que, après une heure et demi d’exploration tâtonnante dans la mémoire individuelle, on ne peut que recevoir avec méfiance cette séquence censée se passer de commentaires.