Actualités de la Recherche en histoire visuelle

 

Gouverner, c'est prévoir

image Christine Lagarde, ministre de l'économie française, le 20 septembre 2008 sur 20minutes.fr.
Lire plutôt: Lyonel Kaufmann blogue...

Les commentaires, un gisement en réserve pour les médias en ligne

La valeur des commentaires: tel était le sujet du dernier salon où l'on cause, le Social Media Club, où l'on écoutait ce soir Rémi Douine, Marc-Philippe Dubreuil (blog de l'ours) et Benoît Raphaël (Le Post), en compagnie de représentants d'Agoravox, de Rue89, de Mediapart ou de Citizenside. Discussion nourrie, bien loin du cliché du commentaire-trash, qui en déployait au contraire toute la richesse, ainsi que les stratégies mises en oeuvre pour gérer cette nouvelle ressource. Avec un vaste éventail de traitements – de la modération sur mesure des rédacteurs de Rue89, calquant leur interaction sur celle des blogueurs, attentifs à développer une vraie plus-value (avec notamment une alerte pour signaler tout premier commentaire d'un nouveau venu, de façon à le relancer si l'intervention est jugée intéressante), à la gestion "industrielle" des 4000 commentaires/jour du Post, générateurs d'un "bruit" que Benoît Raphaël lui-même jugeait négativement. L'exemple fondateur de la radio ou celui des correspondants de la PQR (presse quotidienne régionale) étaient rappelés comme autant de préfigurations de l'interaction favorisée par le réseau. On apprenait au passage que de nombreux sites de presse, tels Le Monde.fr, Le Figaro.fr ou Libération.fr, délèguent la modération des commentaires à des sociétés extérieures – ce qui explique bien des choses. Si la question du nombre des interventions faisait apparaître un seuil au-delà duquel plus aucune conversation n'est possible, plusieurs discutants admettaient en conclusion qu'il y a derrière l'activité des commentateurs une puissance encore à exploiter, un gisement en attente de nouveaux traitements à inventer.

Photoshop nous espionne pour des prunes

image En ces temps de crise financière, il est utile de vérifier la conformité de nos outils bureautiques. Alerté par un lecteur, j'ai pu constater par moi-même les effets du système de dissuasion de la contrefaçon (Counterfeit Deterrence System, CDS) implémenté dans le logiciel de traitement d'images Adobe Photoshop depuis 2004 (version CS). Lors d'une tentative de scan d'un billet de banque, un message s'affiche automatiquement qui informe l'usager qu'il pourra sauvegarder ou modifier l'image, mais pas l'imprimer. Un renvoi est fourni sur le site web du CBCDG (Central Bank Counterfeit Deterrence Group, regroupement de 30 banques centrales créé en 2004).

Vérfication faite sur quelques échantillons, le système fonctionne remarquablement bien, et identifie euros, livres sterling, francs suisses ou dollars canadiens à partir d'une surface supérieure à un dixième du billet et un rapport de reproduction supérieur à 50%. Il s'agit d'un système de reconnaissance de formes, qui réagit dès l'ouverture d'un fichier comprenant la reproduction d'un billet, fut-il une photographie ou une copie d'écran, même en niveaux de gris. Ces paramètres représentent un degré de bridage particulièrement élevé, qui présuppose que toute reproduction d'un billet relève d'une intention frauduleuse, et exclut à peu près tout usage de papier-monnaie dans le cadre d'une composition graphique ou d'un photomontage.

Mais le système a un gros défaut: celui d'être localisé par zones, à la manière des DVD. Ma version de Photoshop CS3 ne reconnaît pas les dollars américains, que je peux imprimer à ma guise. Il suffit donc de changer de zone pour contourner la protection. Les fichiers sont également imprimables en passant par Aperçu ou un autre outil de gestion d'images. Comme tous les dispositifs anti-copie, celui-ci sert donc plus à témoigner de la bonne volonté d'Adobe à l'égard des autorités – et accessoirement à gêner l'usager de bonne foi – qu'à empêcher la fraude.

Sarkozy fait don de son corps à Paris-Match

image C'est PhotoshopDisasters qui va être content. Toujours à l'affut de jambes coupées, de mains oubliées et autres erreurs grossières de picture editors trop pressés, le site va pouvoir ajouter à sa collection une de ses plus belles pièces: rien moins que le président de la République française pourvu d'un pied supplémentaire, lors de la réception du pape à l'Elysée.

Renseignement pris, il ne s'agit pas d'une multiplication miraculeuse, mais d'un garde du corps qui a perdu le sien, par l'effet d'une retouche un peu trop appuyée. Plutôt que de retrouver chez Morandini les blagues de comptoir qui nous tendent les bras, la Société des Journalistes (SDJ) de Paris Match a préféré informer directement l'AFP du procédé, en mouchardant son auteur: le photographe Pascal Rostain. L'auto-proclamé meilleur paparazzi de France, pourvoyeur de nombre des scoops de l'hebdomadaire, dont un livre récent dresse le tableau de chasse en compagnie de son compère Bruno Mouron, se voit ici dénoncé sous l'appellation infâmante de «collaborateur extérieur du journal», comme un vulgaire pigiste. Il s'agit là de la stricte application de l'axiome sartrien que j'énonçais ici même: "la retouche, c'est les autres". Pas de chance pour Match, la précédente manipulation présidentielle, connue sous le sobriquet du "bourrelet de Wolfeboro", avait déjà été commise dans ses colonnes.

Mis à part l'inclination du chef de l'Etat pour l'expérimentation anatomique au sein du magazine, on notera l'assurance répétée, de la part de la rédaction, que «l'altération des photos» doit être «strictement interdite». Ce qui est vertueux, à défaut d'être crédible. Ne serait-il pas plus simple que le rédacteur en chef photo regarde de temps en temps les images qu'il publie? Ingénu, Guillaume Clavières avoue au contraire: «On n'a pas fait attention à ce pied qui dépassait. Si on l'avait su, on aurait retiré cette photo du choix.» Selon un précédent directeur de l'hebdo, on en a viré pour moins que ça.

Usages de l'image sur Facebook (notes)

image Le jeu avec l'image de soi. Facebook est probablement le réseau où l'on change le plus souvent son "profile picture" (portrait de présentation). Pas seulement en raison de la facilité de l'opération, mais parce que FB est le premier site à accorder une telle place à l'image. Au lieu des avatars de 48 x 48 pixels, le portrait de présentation est exposé à 200 pixels de côté, et renvoie à un original de 600 pixels. Une taille suffisamment importante pour qu'il devienne possible et intéressant de jouer avec l'image.

image Fonction discriminante. Sur Flickr, c'est le nom du compte qui fournit l'élément discriminant lors d'une recherche. Dès qu'un nom est utilisé, il faut en inventer un autre, d'où l'usage de pseudos. Facebook a été le premier réseau proposant le recours aux patronymes véritables. Ce qui supposait fatalement l'existence de doublons, pour les noms les plus courants. La photo a donc une véritable fonction discriminante dans FB, et participe à l'identification des individus.

image La photo de fête. Il y avait le portrait, le paysage... FB a inventé un nouveau genre: la photo de fête. Illustration de son usage social, la photo-type sur Facebook est une photo posée nocturne, au flash, de groupes amicaux prenant des attitudes volontiers loufoques. Comme tout genre, celui-ci s'exporte en-dehors de la plate-forme. En situation, il suffit de proposer de "faire une photo Facebook" pour obtenir immédiatement d'intéressantes variations sur le modèle du groupe posé.

image L'image conversationnelle. Alors que sur Flickr, le sujet des commentaires est l'image elle-même, sur FB, les photos fournissent le point de départ de conversations, sur un mode humoristique ou ironique. Un classique est la photographie d'un friend immobilisé dans une posture fâcheuse ou remarquable, postée par un tiers, qui devient le prétexte à quolibets et engendre de multiples dialogues (à noter: ces photos sont souvent effacées rapidement).

image L'extraction visuelle automatique. Facebook, c'est Delicious avec des images. Lorsqu'on signale un billet, une vidéo ou tout autre élément comprenant un fichier graphique, la plate-forme extrait automatiquement les images présentes sous forme de vignettes et propose de les associer à un extrait de texte. Cette fonction puissante qui permet d'ajouter très simplement une composante visuelle à presque tous les items postés, contribue à augmenter leur visibilité et leur intelligibilité.

image L'organisation visuelle du newsfeed. Trois types d'images interviennent dans la construction du newsfeed (agrégation des informations du groupe de friends), sous forme de vignettes: les portraits de présentation des intervenants, les extractions visuelles, les photos ou vidéos postées. L'image participe donc fortement à l'organisation du newsfeed et contribue à lui conférer un aspect de magazine illustré, proche des flux de news des sites de presse.

Edit. Merci à Sophie Ceugniet, Luc Mandret et Cendrine Robelin de m'avoir aimablement autorisé à reproduire leurs images pour illustrer ces notes, et merci à mes autres friends pour leur participation involontaire à mes observations.

Parution "Henri Cartier-Bresson: Le tir photographique", par Clément Chéroux

Les éditions Gallimard annoncent la parution de: Henri Cartier-Bresson: Le tir photographique, par Clément Chéroux, dans la collection "Découvertes Gallimard", 159 p. ill., 13,50 €.

«Photographier, c'est mettre sur la même ligne de mire la tête, l'œil et le coeur. C'est une façon de vivre», résumait Henri Cartier-Bresson, cofondateur en 1947 de la célèbre agence Magnum, figure mythique de la photographie du XXe siècle. C'est en 1931, après avoir étudié la peinture, fréquenté les surréalistes et entrepris un premier voyage en Afrique, qu'il décide de se consacrer à la photographie. De Mexico à New York, de l'Inde de Gandhi au Cuba de Fidel Castro, de la Chine devenue communiste à l'Union soviétique des années 1950, il ne cessera plus de déambuler à travers le monde, son fidèle Leica rivé à l'œil. Clément Chéroux nous invite à suivre le tir photographique de cet inlassable promeneur qui, se refusant au sensationnalisme et à tout recadrage de ses tirages, donna ses lettres de noblesse à la photographie de reportage et fit de l'"imaginaire d'après nature" une éthique. Et une esthétique.

Clément Chéroux est conservateur pour la photographie au Centre Pompidou et membre du Lhivic.

Mon rapport annuel sur l'état de Technorati

Avantage incontestable de tenir un blog: celui d'avoir une vue sur les cuisines. Toujours à l'affut du chiffre qui fait boum, les blogs techno reprennent en coeur les évaluations du rapport annuel sur l'état de la blogosphère publié par Technorati, qui semble marquer un tassement: 1,5 millions de billets quotidiens publiés en 2007 contre seulement 900.000 en 2008. Il n'en faut pas plus aux Cassandre du web pour conclure au dégonflage de la bulle...

Sauf que, quand on a un blog, on sait très bien que Technorati n'est plus que l'ombre de lui-même. Ouvert en 2004, le premier moteur de recherche dédié aux blogs, basé sur un système déclaratif, a été une révolution à l'époque où Google ne savait pas encore indexer le web 2.0. Dès le départ, pourtant, son américanocentrisme a nui à son extension. En Europe, son usage est resté des plus limités, laissant la place à d'autres entreprises plus pointues, comme Wikio. Face à cette concurrence ou à celle de Google Blog Search, les sautes d'humeur de Technorati et sa baisse de pertinence depuis un an ont eu des effets mesurables.

Présent sur Technorati depuis 2005 avec 6 blogs déclarés, je n'ai jamais observé que ce moteur était une source de fréquentation intense. En 2007, sur 237.000 visites, seulement 239 provenaient de Technorati, soit 0,1% (données Google Analytics). Mais depuis le 1er janvier 2008, sur 228.000 visites, ce chiffre tombe à 110, c'est à dire environ la moitié – 267 fois moins que le portail Rezo.net (29.353), 24 fois moins qu'Arrêt sur images (2666), 16 fois moins que Wikio (1830), 5 fois moins que le blog Le Monolecte d'Agnès Maillard (513)... Pas brillant pour le soi-disant premier moteur de recherche des blogs. Autre expérience: j'ai pu augmenter de près de 40% mon "autorité" Technorati (le nombre de blogs pointant sur le mien) en prenant la peine d'indiquer manuellement au moteur les billets liés qu'il avait omis de compter. Devant une telle marge d'erreur, j'ai décidé cet été d'abandonner le renvoi au site, qui figurait auparavant dans ma sidebar. Avant de prendre pour argent comptant les chiffres du rapport, encore faut-il se demander si Technorati est encore en état de produire une mesure fiable de "la blogosphère" – ou bien si ce qu'il enregistre n'est pas tout simplement sa propre baisse d'audience.

Sept jours qui ébranlèrent la finance

La crise financière a connu un tournant majeur dans la semaine qui s’est écoulée entre le dimanche 14 septembre et le vendredi 19 septembre 2008. L’accélération brutale des événements a provoqué leur changement de nature. L’accumulation quantitative des chocs a induit leur transformation qualitative. Les représentations des acteurs se sont révélées tout comme elles se sont brutalement transformées. En ce sens les six journées dramatiques qui vont de l’après-midi du dimanche 14 à la clôture de la séance à Wall Street le vendredi 19 constituent un de ces «moments» historiques où sont testées tout autant les stratégies que les doctrines et les théories qui les sous-tendent.

La décision prise par les autorités américaines de créer une gigantesque caisse de défaisance pour tenter, enfin, de dénouer la crise est une étape décisive. Elle était inévitable et survient probablement bien plus tard qu’il n’eut fallu. Cette décision, renforcée par des mesures techniques très contraignantes comme l’interdiction de vente à découvert (short selling) ne met pas fin à la crise. Elle en transforme cependant le processus et conduit à un déplacement du front des événements qui désormais sont susceptibles de survenir.

S’il est encore trop tôt pour prétendre en tirer toutes les leçons, certains enseignements sont d’ores et déjà disponibles et doivent être pris en compte.

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Danah Boyd perdue pour l'université

Actuellement doctorante à Berkeley, Danah Boyd annonce sur son blog qu'elle rejoindra dès janvier prochain le centre de recherches Microsoft Research de Boston. On se réjouit pour l'une des plus brillantes chercheuses dans le domaine des web sciences que Tim Berners-Lee appelle de ses voeux (à lire notamment en français: "Pourquoi les jeunes adorent MySpace?", Médiamorphoses, n° 21, septembre 2007). Et on se désole pour l'institution de ne pas avoir été capable de retenir un cerveau de ce calibre. Un signe parmi d'autres que l'innovation est de moins en moins compatible avec un système d'abord préoccupé par sa propre reproduction.

L'information industrielle à la française

Une remarquable synthèse sur Novövision du rapport Giazzi et des projets de réforme du paysage des médias français actuellement à l'étude. Il est intéressant de comparer a posteriori la réforme des universités à ce programme de restructuration, qui montre que la seule logique que maîtrise ce gouvernement est la logique industrielle. Comme Narvic, je crains que ce remède de cheval ne fasse qu'accentuer la perte de confiance du public pour les grands médias. Les sites complotistes ont de beaux jours devant eux.

Considérations en vrac sur le petit écran

image Le président à décidé qu'il n'y aurait plus de publicité à la télévision publique. J'ai beau lire et relire Schneidermann, j'avoue avoir du mal à me faire une religion sur la question. En attendant, quelques considérations en vrac, à commenter sans modération.

  • A dix ans, Spielberg et Lucas étaient scotchés devant le petit écran. A l'époque, il y avait The Twilight Zone et Science Fiction Theater. Au même âge, mes enfants regardent les dessins animés (les samedis matins libérés par Darcos), mais ce qu'ils préfèrent, c'est le cinéma, la Wii et YouTube.
  • A un moment où l'on s'interroge sans complaisance sur les modèles économiques du web, on est surpris de constater que le business model sur lequel repose la télé est si restreint et si fragile. Le parasitisme publicitaire ou tendre la sébille. Et l'on se demande: s'il fallait payer pour les contenus TV, combien serions-nous à allonger un billet?
  • Il y a eu la cinéphilie, les stars, maintenant les blockbusters: le cinéma a toujours su cultiver sa part de mythologie. C'est cette aura qui alimente les produits dérivés, preuve de la puissance intacte de ce divertissement. La télé a-t-elle réussi à créer une mythologie? Qui mettrait un programme télé en teaser d'un paquet de céréales?
  • Les trois formats originaux créés par la télé sont les talks-shows, les jeux et les séries. Le dernier jeu marquant de la télé publique s'appelle "Fort Boyard". La dernière série qui a laissé son empreinte, "Un gars, une fille" – un succès tel qu'on a construit toute une chaîne, la 4, autour...
  • Quelles sont les dernières choses que j'ai regardé avec plaisir à la télé? "Kaamelot", les castings de "La Nouvelle Star", "Desperate Housewifes" et "Bones". Sur M6.
  • Je garde des souvenirs éblouis de documentaires animaliers ou scientifiques produits par la BBC, qui prouvent que la télé aurait pu être un formidable vecteur de connaissance, si ce choix avait été fait. Aujourd'hui, les documentaires qui marquent les esprits s'appellent "Loose Change" ou "La grande arnaque du réchauffement climatique" et sont diffusés en ligne.
  • Il paraît qu'il y a de gros changements à l'antenne. Ferrari sur la Une, Courbet sur la Deux... Mais c'est trop tard: je ne regarde presque plus la télé. Les fébrilités d'@si me sont de plus en plus inaccessibles. Face à l'infinie diversité du web, la pesanteur du consensus est devenue trop étouffante. Après avoir zappé en vain, je retourne à mon écran. L'autre: celui du Mac.

Culture de la retouche

image L'adaptation des sensibilités à la nouvelle configuration de l'image numérique est d'une étonnante rapidité. Alors qu'il y a moins de dix ans, le principe classique de l'intangibilité de la photographie régnait encore en maître, une nouvelle culture de la retouche est en train d'apparaître[1].

Résumons. Si le cinéma avait admis dès ses origines l'interaction des facultés descriptives de l'enregistrement avec la manipulation des images, la théorie photographique a au contraire maintenu avec force la fiction du "sans retouche"[2]. Appuyés sur le mythe de l'objectivité photographique, les usages de l'image dans la presse ont construit une longue tradition de dénégation de la réalité des accommodements techniques ou décoratifs mobilisés. A l'aube du XXIe siècle, alors que les images numériques envahissaient les écrans, le public disposait d'une vaste culture de la manipulation des images au cinéma – et d'aucune ressource interprétative en matière de retouche photographique, mis à part le déni de sa pratique.

Comment faire face à un monde d'images où règne Photoshop? Plutôt que de sombrer dans la défiance généralisée postulée par les théoriciens du visuel, les usagers sont en train de créer les points de repère dont ils ont besoin. Après le coup d'envoi de "Dove Evolution", des milliers de vidéos sur Youtube sont venues documenter, de façon ludique ou sérieuse, la vaste gamme d'interventions des logiciels de traitement d'images. L'acclimatation aux usages de la manipulation a déjà ses classiques, comme le site PhotoshopDisasters qui, en affichant avec gourmandise les fautes les plus flagrantes de maquettistes trop pressés, témoigne de l'omniprésence de la retouche dans l'univers médiatique.

Mais la vigilance a ses limites. L'examen des cas répertoriés par le site montre aussi que l'intervention n'est pas si facile à détecter: elle n'apparaît que dans quelques situations typiques, tout particulièrement en cas d'erreur ou d'oubli manifeste – ce qu'on pourrait appeler des coquilles visuelles. Plus intéressant encore est le fait d'interpréter comme une retouche une image qui n'a fait l'objet d'aucune manipulation. Tel est le cas d'une photographie de Phil Mickelson et Tiger Woods (Stuart Franklin, Getty Images) publiée par le Washington Post le 12 juin 2008, épinglée par PhotoshopDisasters comme un montage maladroit de deux images.

En procédant à un examen plus attentif de l'original, Mike Johnston, sur le blog The Online Photographer, montre que cette impression est le résultat d'une illusion d'optique due au positionnement et au cadrage. Là encore, les apparences sont trompeuses. Ainsi s'élaborent les outils interprétatifs d'une culture de la retouche – autre manifestation de la convergence qui rapproche chaque jour un peu plus la photo du cinéma.

Notes

[1] Voir notamment: Hubert Guillaud, "Comment la retouche d’image se popularise et transforme notre rapport à la photo", InternetActu.net, 02 septembre 2008.

[2] Voir mon article: "Sans retouche. Histoire d'un mythe photographique", Etudes photographiques, n° 22, octobre 2008.

Études photographiques et au-delà

Exercice difficile: prendre congé. Ce vingt-deuxième numéro d’Études photographiques est le dernier publié sous ma direction. Après douze années consacrées à veiller sur celle qui est à mes yeux la plus belle des revues, à un moment où je sens pointer les premières marques de lassitude, j’ai choisi de passer la main. Car je sais trop que l’énergie et le zèle, qui sont le premier carburant de cette machine, ne peuvent connaître le moindre fléchissement. Clément Chéroux et Thierry Gervais, qui en connaissent les rouages mieux que personne, ont accepté d’en reprendre le pilotage. Je les remercie de tout coeur de s’être chargés de ce cher fardeau.

Douze ans sont une longue période – la plus longue durée de vie pour une revue française dédiée à ce champ. Études photographiques m’a fait autant que je l’ai construite. Et comme celui d’un enfant qu’on a vu grandir, c’est avec fierté que je regarde le chemin parcouru. En affichant sa désinvolture, L'Oeil naïf de Régis Debray, publié en 1994, résumait une posture alors répandue pour étudier le médium. En 2008, une attitude comparable suscitait un tollé lors de l’exposition “Les Parisiens sous l’occupation”, forçant la mairie de Paris à redresser le tir par une série de rencontres avec une quinzaine de spécialistes. Si Études photographiques n’a pas été le seul agent de cette évolution des sensibilités, nul doute qu’elle y a contribué au premier rang, en témoignant à chaque numéro des bénéfices d’une approche scientifique rigoureuse.

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Etudes photographiques revient en ligne avec ses images

image Communiqué. A l'occasion de la parution de son n° 22, la rédaction d'Etudes photographiques est heureuse d'annoncer la réouverture du site web de la revue (www.etudesphotographiques.org).

Créée en 1996, la seule revue francophone consacrée à la recherche en photographie avait ouvert dès 1997 un site permettant d'accéder gratuitement à une sélection d'articles, avant de rejoindre en 2002 le portail d'édition électronique Revues.org. La nouveauté de cette expérience se heurtait alors à l'absence de formule praticable permettant la reproduction en ligne des illustrations. Les articles repris sur le site étaient donc amputés de leur iconographie, ce qui, on le comprendra, pour un organe consacré aux images, ne pouvait constituer qu'une solution temporaire. Un horizon se dessinait avec la directive du Parlement européen du 22 mai 2001, qui recommandait l'acclimatation des règles du "fair use" anglo-saxon et pouvait ouvrir à un usage raisonnable de l'exception pédagogique. Hélas! La réponse de la France chiraquienne, sous la forme de la loi DADVSI ("Droit d'auteur et droits voisins dans la société de l'information"), allait refermer durablement cette voie. En juin 2006, prenant acte de l'impasse devant laquelle se trouvait placée l'usage scientifique des contenus multimédias, la rédaction d'Etudes photographiques décidait de suspendre son expérience d'édition en ligne.

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Canon EOS 5D Mark II: le tournant

Comme prévu dans les préparatifs de la Photokina, Canon vient de dévoiler les caractéristiques du nouveau Canon EOS 5D Mark II (prix annoncés pour le boitier seul: 2.699 US$, 2.499 €, 2.299 £). S'inscrivant dans la lignée des reflex à capteur CMOS 24 x 36 mm (Full Frame) inaugurée en 2004 par le EOS 1D Mark II (8,2 Mpx), le 5D (12,7 Mpx), lancé en 2005 à 3000 US$, peut être considéré comme le Leica de la photo numérique: un outil suffisamment sophistiqué, innovant, fiable et pratique pour constituer le déclencheur d'une prise de conscience: il était donc possible d'obtenir en numérique des résultats comparables à la photographie de reportage sur film, pour un prix abordable, avec tous les nouveaux avantages de l'univers digital (résultat immédiat, transmission, postproduction).

Au-delà du passage à un format de 21,1 Mpx et une sensibilité pouvant atteindre 25.600° ISO, la caractéristique frappante du nouveau modèle est l'intégration de l'enregistrement vidéo (1080 px HDTV, 30 min max., son mono). Nikon avait été le premier à tenter l'expérience avec le D90, lancé il y a trois semaines (12,9 Mpx, 720 px HDTV). Mais le 5D est l'un des reflex de référence dans l'univers professionnel, et cette association prend ici un sens différent: la confirmation que la vidéo n'est plus un gadget, et l'assurance que la plupart des nouveaux modèles de reflex intègreront cette capacité dans l'année qui vient.

Cette évolution n'allait pas de soi il y a encore quelques mois. Certes, la technologie des photocapteurs est issue du monde de la vidéo, et la distinction entre les deux capacités relève plus de l'artifice marketing que d'un véritable gap technique. Pourtant, l'histoire récente de la commercialisation des appareils a montré qu'il était plus efficace de préserver les repères morphologiques et culturels des deux univers que de tenter de forcer les usages. Sous-jacente, voire dissimulée, la convergence technologique réelle entre photo et vidéo ne s'est pour l'instant manifestée qu'à la marge, par exemple du côté des camphones – autrement dit d'outils sans tradition visuelle. De ce point de vue, le 5D Mark II est une révolution, la fin d'un cycle qui s'était employé à camoufler les caractéristiques du dispositif numérique pour en assurer la commercialisation, le signe d'une nouvelle maturité du marché.

Les questions ouvertes par cette innovation sont nombreuses. Comment va-t-on filmer avec un reflex? Cette intégration annonce-t-elle d'autres évolutions morphologiques majeures des outils de prise de vue? Sera-t-il encore pertinent de conserver la distinction image fixe/image animée au niveau des pratiques? Même du point de vue du vocabulaire, nous ne disposons d'aucun terme satisfaisant (mis à part le très laid "audiovisuel") pour décrire les effets de la convergence photo-vidéo. Faudra-t-il cesser de parler de "photographie" pour nommer les opérations de prise de vue, au profit d'une "imagerie" plus propice à la mixité? Comment les sujets vont-ils désormais gérer le fait de ne plus savoir si on les filme ou si on les photographie? Comment va s'opérer la convergence entre la règle de la pose (je sais que je suis photographié et je compose une attitude de circonstance) et celle du refus du regard-caméra (je sais que je suis filmé et je fais semblant de ne pas m'en apercevoir)? L'histoire de l'image numérique ne fait que commencer. Elle nous réserve encore bien des surprises.

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