image The Dark Knight (Christopher Nolan, 2008) est un film mal fichu. Quelques scènes brillantes, un scénario en dents de scie, d'étranges temps morts, y compris dans les moments forts des poursuites – et par dessus tout, un Batman aux abonnés absents, constamment agi, ridiculisé par le Joker, personnage aussi central que son adversaire est inexistant. Or, l'impression est que cette hésitation a à voir avec l'objet même du film, avec ce dont il s'empare sans bien savoir par quel bout le prendre.

Cet objet-là, qui n'a pas beaucoup intéressé la critique française, mais qui a agité moult débats outre-atlantique, est assez évident dès qu'apparait ce trou noir qui absorbe tout le film – le Joker, qui n'est plus le bouffon somptueux et grotesque jadis incarné par Jack Nicholson, mais un personnage pervers et malfaisant, interprété avec tant de brio par Heath Ledger qu'il en devient presque attachant. Pour résumer: dans The Dark Knight, le Joker symbolise le mal – un mal qui a pour caractéristique d'être sans raison ni justification, prodigué pour le plaisir et pis encore: un mal qui se communique de manière contagieuse à ceux qui veulent lutter contre lui. Le Joker apparaît donc très vite comme une incarnation de Ben Laden, et ses divers adversaires comme autant de représentants des Etats-Unis post 9/11, acculés à de regrettables excès dans leur mission de sauvegarde de la civilisation.

Sur un tel canevas, il y a du grain à moudre, d'innombrables sous-entendus à décrypter et non moins de contradictions à résoudre. Je limiterai mon propos à l'enjeu de la mise en perspective d'un fait historique majeur par un blockbuster hollywoodien. En sortant du cinéma, songeant aux oeuvres de Gunter Grass, de Walter Kempowski ou de Sebastian Haffner qui avaient permis à l'Allemagne post-hitlérienne d'affronter le traumatisme, je me disais que le passage par la vieille rhétorique des comics avait ici quelque chose de pathétique. Relire la figure du Joker à la lumière du 11 septembre est une proposition qui possède un véritable pouvoir explicatif, en dressant le portrait d'un psychopathe gouverné par l'arbitraire et par son seul plaisir sadique. Mais le paradoxe de cette explication est qu'elle n'explique rien, et choisit au contraire de s'aveugler plutôt que de se pencher sur les ressorts de l'événement.

Quelques jours plus tard, j'ai compris que je me trompais. Les oeuvres auxquelles je pensais sont arrivées quinze ou vingt ans après la fin de la seconde guerre mondiale, et le travail de resorption du traumatisme allemand a pris un temps beaucoup plus long que celui qui nous sépare du 11 septembre. Sept ans après, l'Amérique ne comprend toujours pas ce qui lui est arrivé. Mais elle a commencé à admettre de desserrer l'étreinte du deuil pour regarder les choses avec plus de distance, pour jouer avec l'événement. C'est à ce jeu que convie fondamentalement The Dark Knight – par exemple avec la séquence de la destruction de l'hôpital, clairement filmée comme une répétition parodique de l'effondrement des tours du World Trade Center. Faire rire avec ce référent (ayant déclenché les explosions, le Joker s'éloigne de l'immeuble en feu, puis se retourne et, s'apercevant que son oeuvre n'est pas complète, manipule derechef son détonateur pour produire un nouvel effondrement) est déjà à proprement parler renversant.

Jouer avec le feu du réel est ce que peut faire de mieux le cinéma. Réutiliser à cette fin le vieux stock de figures des comics s'inscrit dans une tradition éprouvée lorsqu'il s'agit de mettre l'Amérique face à ses démons. Premier film de divertissement grand public à manipuler ostensiblement les symboles du 11 septembre, The Dark Knight est une étape sur le chemin encore long de l'assimilation du traumatisme.