Rentré hier de quelques jours sans connexion internet, avant même de rencontrer le texte, je croise son succulent pastiche par Zineb Dryef sur Rue89. Un renversement typique d'une inversion de rang que seuls les Guignols savaient autrefois produire. Abonné au Monde.fr, je me rends par réflexe sur le site – mais le moteur de recherche est incapable de me renvoyer au dernier article de Bernard-Henri Lévy, et c'est par l'intermédiaire de la critique acide de Sébastien Fontenelle que je trouve finalement le reportage philosophique.

Commentaire alors mis en exergue par le site du Monde, en regard de l'incipit: «Que dire? Pathétique est le seul terme qui convient... BHL, perdu dans les méandres de l'auto-fiction, qui se regarde écrire... Il ne parle de rien d'autre que de lui-même... Je préfère largement le compte rendu de son voyage en Syldavie sur Rue89... Moins caricatural...» (JiJi).

Décidément, la parodie a touché juste. Le souvenir du plus naïf des reporters, le modèle de l'absurde conflit borduro-syldave forment un décor judicieux pour un pastiche qui mélange astucieusement les références à la bande dessinée avec les tics et les clichés de l'article. Face à un texte si drôle et si inspiré, le style BHL se désagrège et s'auto-détruit sans retour.

Il ne faut guère attendre pour que le quotidien du soir, par la voix de son envoyé spécial, Piotr Smolar, contredise la vision du poète. Aujourd'hui, c'est une enquête serrée de Rue89 qui nous informe que BHL n'a pas pu voir comme il le dit la ville géorgienne de Gori «brûlée. Pillée. Réduite à l’état de ville fantôme. Vidée» – car il n'y a pas pénétré.

Bien sûr, ce n'est ni le premier ni le dernier scandale provoqué par les approximations de l'autobiographe. Il me semble tout de même que l'effondrement de l'échafaudage est ici particulièrement rapide et diablement efficace. Et que le paysage n'est plus tout à fait le même que celui de l'impuissance que regrettait Deleuze. Hier, c'était le Monde qui faisait résonner aux oreilles délicates de l'élite le diapason de l'air du temps. Aujourd'hui, les gens correctement informés – vous, moi – éprouvent une vague pitié pour ceux qui ont accordé à un tel faux-pas la faveur de la double page. Encore n'est-ce qu'une compassion passagère, car il y a déjà beau temps que le Monde n'est plus l'arbitre des élégances. BHL ferait bien de s'en souvenir avant son prochain dithyrambe – le juge, aujourd'hui, c'est le web.