Du côté de la fable, il faut de bonnes lunettes pour retrouver le caractère «subversif» ou «gagné par le catastrophisme» célébré par la critique unanime. Si c'est une fin du monde, reconnaissons que cet anéantissement par overdose reste le fantasme d'une société construite par le mythe de l'abondance. Vue par l'Inde ou l'Afrique, l'apocalypse aurait sans doute une toute autre allure. Pour le volet écolo, le traitement des déchets par compactage et empilage fera rire plus d'un môme, qui sait que sa maman trie ses ordures, qu'il y a de grandes bennes vertes pour éviter le gaspillage du verre et que le papier de son cahier lui-même est recyclé. De même, le rêve d'une source d'énergie miraculeusement inépuisable qui fait marcher tous les gros engins du film – alors que nous allons justement sortir de la période du pétrole-roi – reste un cliché typiquement états-unien qui sera vite daté. Si Wall-E nous annonce une vice-présidence Al Gore, les écolos américains n'en ont pas moins du pain sur la planche.

Mais le vrai problème, c'est que "pour" ou "contre" ne regardent que la morale de la fable. Dans la France sarkozyenne, nous ne savons plus lire autrement qu'au premier degré, à la façon d'un maître d'école amateur de récitations. Or, comme le scandent avec insistance les rappels de Hello Dolly, Wall-E est encore du cinéma. Et sa leçon n'est pas tout à fait celle de l'éducation civique.

Le principal apport du film est bien une démonstration visuelle. Pixar est capable d'animer n'importe quoi, et pourrait tirer des larmes à partir d'un grille-pain. On est ici dans la continuité de la grande tradition disneyenne, dont l'histoire commence par un souriceau antropomorphe, capable de piloter un avion. Même si un robot reste plus facile à manipuler par un ordinateur que n'importe quel mammifère, il y a bien une magie dans cet usage virtuose, qui marie aux ressources de l'expressionnisme graphique la puissance du réalisme de l'image digitale. Un réalisme retourné contre lui-même: alors que Ratatouille atteignait des sommets dans le luxe des détails et la profusion des décors, Wall-E joue le jeu inverse: celui d'une étrange reduction a minima visuelle. Plus besoin de dialogue et presque de personnages: on peut raconter une histoire avec deux paires de sourcils et à peine plus de phalanges.

Contre l'abondance moquée de la société américaine, plus écolo que le compactage, la ressource du film tient tout entière dans cette auto-limitation de cinéma, dans cette économie du trait anthropomorphe. Une leçon qui, loin de Kirikou, reste assénée avec le chéquier hollywoodien. Mais qui n'en manifeste pas moins une sorte de passage à l'âge adulte de l'animation de synthèse, qui a cessé de courir après l'imitation toujours plus fidèle du corps et du geste, pour se livrer au plaisir de l'esquisse et fêter ses retrouvailles avec la stylisation du dessin.