Qu'à cela ne tienne. Etant donné la raréfaction des antisémites, Daniel Franco a mis au point un capteur d'une sensibilité extraordinaire, capable de détecter l'antisémitisme à très grande profondeur. S'attaquant à Alain Badiou, victime collatérale de l'affaire, Franco déduit d'une phrase du philosophe, qui caractérise notre régime pseudo-démocratique comme une oligarchie, «que s’attaquer à l’oligarchie revient toujours jusqu’à un certain point à s’attaquer aux juifs, bref, que derrière le très reconnu pouvoir des riches opère secrètement un règne des juifs.»

Il est rassurant que tant de désinvolture argumentative éveille le courroux des lecteurs – et d'abord celui des internautes, prompts à se manifester en commentaires. Comme Joffrin avait dû modifier son article, puis le compléter d'une suite embarassée, Franco se voit contraint de corriger l'affirmation la plus manifestement fautive de son libelle, puis de répliquer par un second "Rebond". Las, pour démontrer le bien-fondé de son raisonnement, l'auteur se risque alors à un parallèle des plus douteux, qui revient à dire que, si Badiou n'est pas accusé de pédophilie, c'est donc qu'il est antisémite. Alors que les souvenirs douloureux d'Outreau ou de l'affaire Baudis rôdent encore, choisir de s'appuyer sur l'invraisemblance de l'accusation de pédophilie n'est ni du meilleur goût ni de la plus grande efficacité démonstrative. A ce stade, ce qu'on comprend est qu'il apparaît vital, non de démontrer que Siné ou Badiou sont antisémites, mais bien de sauver coûte que coûte la crédibilité de l'argument d'antisémitisme.

Celle-ci est effectivement menacée. Depuis le début, l'affaire était mal engagée: dénoncer une blague anti-sarkozyste dans un journal satirique dont la campagne pour la liberté d'expression était encore dans toutes les mémoires ne constituait pas un contexte idéal. Face à un accusé teigneux, la multiplication des interventions d'éditorialistes "vus à la télé" n'a pas eu les résultats escomptés. Ce qui a été mis en danger est la validité même de l'accusation d'antisémitisme dont, en l'absence de démonstration convaincante, les rouages ont joué à nu.

L'argument d'antisémitisme n'a que peu à voir avec une judéophobie désormais en partie imaginaire. Dans l'affaire Siné, sa mobilisation est apparue pour ce qu'elle est: un outil de disqualification dans les mains des arbitres de la médiasphère. Comme le remarquait ici même un de mes lecteurs, rappelant le fameux entretien de Deleuze sur les nouveaux philosophes, cette confiscation du débat est une donnée déjà ancienne du paysage intellectuel français. C'est cette mainmise qu'est venue secouer, un temps, l'affaire Siné. Soyons réalistes: on ne renversera pas de sitôt le règne des nouveaux philosophes et de leurs descendants. Tout juste leur a-t-on glissé un peu de poil à gratter sous les draps. On voit à leurs soubresauts qu'ils n'y sont guère accoutumés.