«Pour un seul contenu original et intéressant, éventuellement repris par les grands médias (quelques photos des attentats de Londres, des vidéos de touristes du tsunami d’Asie du sud-est...), combien de millions de photos de chats et de vidéos de marmottes, postées sur les plates-formes de partage de photos ou vidéos, quand ce ne sont pas des extraits "repiqués" en masse sur les télévisions sans autorisation?», écrit Narvic. En plus court: les UGC n'ont pas la qualité des productions professionnelles. Etonnant, non? dirait Desproges. Et si la finalité d'une photo sur Flickr n'était pas de faire la une de CNN? Et si les contenus partagés servaient à autre chose que de supplétifs à la construction du spectacle?

Il suffit de reformuler l'interrogation pour s'apercevoir à quel point l'expression même d'UGC formate le raisonnement. Oui, des analystes marketing ont caressé l'idée qu'on pouvait faire beaucoup d'argent avec ces ressources; oui, Google cherche encore comment monétiser plus efficacement les contenus de YouTube. Mais mon petit doigt me dit que la question est un poil plus complexe, et que même aux yeux de Google, la rentabilité n'est pas l'alpha et l'oméga du phénomène YouTube.

En habitué de l'observation de la photographie amateur, j'ai appris à regarder avec attention les productions privées. Qui commencent à devenir intéressantes lorsqu'on les considère pour ce qu'elles racontent, dans leur langue et avec leur propres moyens, et non comme des ersatz de l'industrie du disque ou du cinéma. J'ai infiniment plus de respect pour l'inventivité et le talent que révèlent un bricolage réalisé en quelques heures avec les moyens du bord, comme "Amateur" de Lasse Gjertsen, que pour n'importe quel blockbuster standardisé. L'astuce sur laquelle repose le raisonnement de principe qui déprécie des UGC est simple: il suffit d'évoquer la disproportion entre les quelques contenus qu'on va sauver et les millions de contributions disponibles pour faire toucher du doigt le scandale. Pourtant, en proportion des millions investis par Hollywood, ne serait-on pas en droit de s'interroger sur le caractère plus que décevant des résultats obtenus?

Ce n'est pas ainsi qu'il faut procéder, mais commencer par considérer ces nouveaux contenus et comprendre ce qu'ils nous racontent. Je me souviens d'une discussion avec un producteur TV, qui me disait d'un air navré: sur toutes ces vidéos sur YouTube, il n'y a que des jeunes qui dansent la tecktonik! Peut-être, mais en observant attentivement Jey-Jey et ses camarades, on se rend compte d'une chose. Leurs performances, qu'on peut juger diversement, ont en commun une même propriété: celle de nous donner une autre image de la banlieue ou des cités que celles des cagoules et des trafics d'armes sur fond de belles lueurs orangées que nous fournissent les reportages de TF1. La première qualité de ces contenus, c'est de nous montrer l'image que les gens eux-même ont choisi.

Cette image-là, je suis persuadé que nous ne savons pas encore la voir ni l'apprécier. J'aime quand Narvic nous parle des chats et des marmottes, en voulant nous dire que ces objets-là ne sont guère digne d'attention. Parce que je me souviens très bien que la première chose que je me suis dit lorsque j'ai découvert Flickr, c'est précisément: c'est incroyable tous ces chiens et ces chats! Un vrai choc. Cela faisait plus de vingt ans que j'étudiais la photo, mais aucun de mes livres, analyses savantes, kilos de doc, ne m'avaient révélé ce trait de la photographie privée: l'importance de cette présence-là. Narvic, ne ris pas, mais c'est fou ce qu'on voit dans une photo de chat. D'abord on voit qu'on ne l'avait pas vu, que Flickr nous fait découvrir quelque chose qu'aucun corpus n'était capable de nous dire. Ensuite, photographier son chien ou son chat nous raconte exactement à quoi sert la photographie. Avec Bourdieu, on peut admettre que photographier ses enfants, sa femme ou son beau-frère comporte une dimension sociale d'affichage et de convention. Mais lorsque Miranda, 14 ans, met en ligne trente photos d'affilée de son affreux matou, ces photos-là ne nous disent qu'une seule chose. Que la photo, ça sert à mettre de l'amour en boîte. Pour le consommer plus tard, comme des tranches d'ananas. Oui, je sais, c'est à peu près la même chose que ce que tente de nous dire Roland Barthes dans La Chambre claire – mais il ne le dit pas, il nous parle de présence, il nous parle d'histoire, mais il n'arrive pas à énoncer cette chose-là, autour de laquelle tourne tout son livre. Peut-être lui a-t-il manqué un chat. Il y a des évidences si difficiles à comprendre, qu'il faut beaucoup de temps et de patience pour les entrevoir.

Alors, les User generated content ne sont-ils qu'un ersatz pour une industrie culturelle en crise? Tu comprends que je pense que ce n'est pas, de loin, l'aspect le plus important de ces contenus. Et que je ne crois pas du tout que le web 2.0 se dégonfle. La participation a ses propres fins, qui ne sont pas celles que lui assignent les entrepreneurs ou les traders. Comme le disait Benjamin de la photo, ce nouveau paramètre est en train de changer la façon même que nous avons de nous poser la question des contenus culturels. Cette histoire-là ne fait que commencer, tu le sais comme moi, et comme moi tu sais que le plus difficile aujourd'hui est d'apprendre à le voir. Rendez-vous sur notre terrain de jeu favori, avec toute mon affection.