De celui qui oeuvre contre son propre intérêt, on dit qu'il se tire une balle dans le pied. Mais on cherche encore la figure qui décrirait tout un peloton d'exécution occupé à se massacrer les arpions. Après Claude Askolovitch, après Philippe Val, après Bernard-Henri Lévy, c'est Laurent Joffrin qui vient rejoindre la troupe des snipers manchots. Avec l'audace qui le caractérise, le directeur de Libération pousse l'exercice jusqu'au hara-kiri, convertissant une diatribe contre l'antisémitisme en pure proclamation raciste (article corrigé aujourd'hui dans sa version en ligne après de nombreuses réactions de lecteurs, voir ci-dessous la mention originale). Mais à tous ceux qui ont été abasourdis par la montée en régime de l'affaire Siné, le suicide en direct de Joffrin livre quelques clés précieuses pour comprendre le mode d'emploi de l'accusation d'antisémitisme.

Comment transformer la vigilance en préjugé? Règle numéro 1: emprunter aux antisémites leur mode de raisonnement, qui consiste à appliquer la grille raciale à tort et à travers. Commentant la phrase incriminée de Siné dans Charlie («Il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit!»), Claude Askolovitch, sur RTL, déduit: «Sous-entendu, pour faire son chemin, vaut mieux être juif.» Manque de chance, tel n'est pas le sous-entendu de cette phrase. «Il fera du chemin dans la vie, ce petit!» vise évidemment l'arrivisme de Jean Sarkozy, jeune politique pressé.

Règle numéro 2. Dans la France du ministère de l'immigration et de l'identité nationale, gangrénée par un racisme omniprésent, qui a fait le succès du Front national avant de garantir l'élection de Sarkozy père, produire un distinguo aussi subtil qu'artificiel entre antisémitisme et "anti-intégrisme musulman" (Joffrin: «Réprouver l'intégrisme musulman et dénoncer le pouvoir supposé des juifs ce n'est pas la même chose. On est anti-intégriste dans le premier cas, raciste dans le second. On choisit sa religion, on ne choisit pas sa race.») L'historienne Esther Benbassa a dit ce qu'il fallait penser de ces acrobaties dangereusement boîteuses.

Règle numéro 3. Derrière l'accusation d'antisémitisme, ce qui se cache est bien souvent un incontrôlable prurit antigauchiste. On le constate: d'Askolovitch, qui déclare les chroniques de Siné d'un «gauchisme imbécile», à Joffrin, qui vise les «bataillons quelque peu cacochymes de l’extrême gauche antisioniste», en passant par BHL, qui profite de l'affaire Charlie pour régler ses comptes avec Alain Badiou et l'«islamo-gauchisme», la rage des intellectuels médiatiques à débusquer la haine du juif s'abreuve à une source des plus politiques. C'est l'ineffable Alain-Gérard Slama, commentant Askolovitch sur RTL, qui dévoile le raccourci sous-jacent: «Il y a souvent des liens entre la virulence dans la dénonciation de l'argent, des riches, et l'antisémitisme.» On ne saurait mieux dire que la conscience somnambule du régime. A force de mauvaise foi et d'aveuglement, l'anti-antisémitisme est devenu le nom d'une bien nauséabonde dérive, qui n'a plus rien de la vigilance éclairée, mais tout du règlement de comptes néo-conservateur.

Illustration de Siné, extrait de Complaintes sans paroles de Siné avec d'horribles détails et une préface de Marcel Aymé, Jean-Jacques Pauvert, 1956 (détail).

Lire la suite: "Il faut sauver l'argument d'antisémitisme" (03/08/2008).