En musique ou en vidéo, ces pratiques se sont souvent trouvées en porte-à-faux avec les règles de la propriété intellectuelle. Sur le web, les mashups bénéficient de la percée récente des théories de la culture libre et du partage de contenus (cf. Lawrence Lessig, Free Culture, 2005). Ils exploitent le plus souvent des interfaces de programmation (ou API, Application Program Interface) ouvertes qui permettent de créer de nouveaux services composites en agençant de manière originale des programmes, des services et des contenus créés par d’autres. Google, Yahoo, E-bay et de nombreuses plates-formes du web 2.0 proposent ce type d'accès à leurs contenus. L’une des plus célèbres sources de mashups est sans conteste Flickr. Ce site de partage de photographies a ouvert au public son API presque depuis sa création, en 2004, permettant ainsi de développer des applications sur la bases de ses nombreuses fonctionnalités. En proposant une base de données bien organisée sur laquelle des millions d’utilisateurs mettent chaque jour en ligne de nouvelles images, Flickr offre des possibilités toujours renouvelées de mixage de contenus, qui forment autant de propositions inédites de navigation.

Beaucoup de ces mashups sont des jeux, dont certains peuvent être rapprochés de formes plus anciennes de montage ou de détournement, d'autres offrant de nouvelles occasions d'interroger l'image. Plusieurs d’entre eux ouvrent sur des questionnements fondamentaux des rapports avec les principes du Web 2.0, comme l’utilisation des tags, l’organisation des bases de données ou le passage du caractère personnel des données à celui de document réutilisable. Notre exploration du pays des mashups visuels commencera par Fastr.

Créé par Scott Michael Reynen, web designer et programmeur, Fastr est un mashup dont le principe consiste à retrouver, à partir de photographies issues de Flickr, l’un des mots-clés, ou tag, qui lui est associé (rappelons que le tag est choisi librement par l'usager, en dehors de tout thésaurus). Ce principe est décliné sous deux formes: le "Mini game", où une seule image est soumise à l'interrogation, ou bien la version complète qui en fournit dix dans un délai chronométré (voir ci-dessous). La pratique du jeu révèle la difficulté de trouver le bon tag à partir d’une seule photographie. En revanche, la présentation de plusieurs images permet souvent de déduire assez rapidement le mot-clé associé.

image Aussi simple soit-il, ce jeu met en lumière le fonctionnement même du taguage, cette taxonomie émergeant des mots mêmes des utilisateurs, sans hiérarchie ni organisation préalable. Sur les plate-formes de partage d’images telles que Flickr, les tags remplissent une double fonction, celle d’aider au classement de sa propre collection de photos et d’autre part celle de permettre aux autres utilisateurs une recherche simplifiée des images au sein de la base de donnée. Taguer ses photos, c’est donc leur offrir une visibilité en les liant à l’ensemble d’images portant le même mot clé, mais c’est aussi créer une indexation basée sur un langage commun et donc en dehors d’un vocabulaire contrôlé. Si cette pratique offre l’avantage de créer un système d’indexation communautaire particulièrement souple, c’est cette même souplesse qui en fait la limite. Tout terme pouvant être employé à la caractérisation d’une image, retrouver un tag spécifique mais contingent selon le principe de Fastr est un exercice hasardeux.

Les mots clés utilisés et choisis par les internautes se veulent la plupart du temps transparents, cherchant une adéquation parfaite entre le mot et l’image et ressortent de catégories largement employées par les internautes. Mais comment réduire une image à un mot? Si l’association tag/image se révèle efficace dans le cadre d’une recherche au sein même du site, Fastr révèle la complexité de cette pratique et surtout la quasi impossibilité d’une correspondance objective entre un mot et une photographie. Les tags relèvent d’un choix subjectif, d’une interprétation personnelle de l’image. Ce que je vois dans la photographie et qui me semble essentiel ne sera pas forcément partagé par d'autres, d’où les listes de tags accompagnant bien souvent la mise en ligne d’une image. A la différence d’une légende qui se définit comme une contextualisation, le tag se base sur des critères descriptifs, sur une option de lecture au sein de la polysémie de l'image. Ainsi, dans Fastr, si deviner un mot-clé est un exercice relativement simple dans le cas où une série d’images m’est proposée, puisqu’un critère commun émerge rapidement, retrouver un terme avec une seule image s’apparente à une gageure. Au-delà de cet exemple, ce qui ressort est l’importance constante du langage dans nos rapports à l’image. Même numérique, la photographie se doit d’être annotée pour être entendue.