image Quelle est la meilleure tactique pour se débarrasser des derniers reliquats de l'Etat-providence? Affamer d'abord la bête, puis, lorsque celle-ci n'a plus que la peau sur les os, lui donner le coup de grâce en disant: ça vaut mieux comme ça. Au lieu de la levée de boucliers que suscite toute modification institutionnelle, cette technique encourage une réception apaisée et complice.

Mise au point par la droite américaine pendant les années Reagan, cette tactique a été parfaitement acclimatée en France. Après le démantèlement du CNRS, le retour au contrôle direct de l'Elysée sur la télévision publique en a montré le scénario dans sa beauté sulpicienne. Il fallait écouter les apôtres gouvernementaux nous expliquer qu'il s'agissait d'un progrès dans la transparence pour constater l'efficacité du piège. C'est donc parce que l'Etat n'a jamais su donner les moyens de son indépendance à l'institution qu'il a fondé dans ce but que celle-ci se voit dépouillée de ses missions. Dans la France de 2008, nul ne songe qu'on aurait pu expérimenter la direction inverse, en conférant au CSA une dose de liberté ou de représentativité citoyenne. Tout à la démonstration que l'hypocrisie sarkoziste est capable de dépasser l'hypocrisie mitterrandienne, le chef de l'exécutif a évidemment d'autres chats à fouetter.

Laissons-le lutter contre le fantôme des années Minitel. En restaurant la télévision d'Etat sur toutes les chaînes, il ne fait qu'accélérer un processus de transfert qui trouble jusqu'à Arrêt sur images. Dans son plaidoyer du jour pour la télé publique, Daniel Schneidermann admet que «le combat n'est pas enthousiasmant». Il est vrai qu'en cherchant les motifs qui pourraient nous convaincre, l'éditorialiste chante surtout les louanges d'internet. On ne peut pas lui donner tort. Tant que l'actuel président pensera que sa réélection en 2012 dépend du contrôle des moyens d'avant-hier, il contribuera mécaniquement à accroître l'attractivité du canal de demain. Avec tous nos encouragements.

Edit du 01/07/08. Démonstration inattendue de l'axiome ci-dessus: le soir même de l'intervention sur FR3 du chef de l'Etat, rue89 diffusait un "off" des quelques minutes précédant l'émission, où l'invité s'offusque qu'un technicien refuse de le saluer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce geste de défi, en passe de devenir une nouvelle figure de style du régime. Mais dans le match télévision vs internet, il y a fort à parier qu'on ne retiendra de l'épisode que ces quelques minutes de footage, plutôt que l'émission d'une heure et quart. Un déplacement qui en dit long, et que tous les efforts de contrôle semblent impuissants à contrecarrer...