Comme chacun pourra le vérifier, les illustrations de ce volume présentent des différences sensibles d'aspect avec les tirages exposés à la BHVP – et plus encore avec les reproductions publiées par les éditions Gallimard dans le catalogue. A partir de l'examen des originaux, ces reproductions me paraissent beaucoup plus fidèles que la version numérique réalisée par la société Tribvn. Retenue par Jean Derens pour reproduire les plaques négatives de l'exposition "Regard d'un Parisien sur la Commune" en 2006, cette entreprise spécialisée dans la numérisation médicale et patrimoniale est alors chargée du traitement de plusieurs fonds couleurs de la bibliothèque, dont les diapositives d'André Zucca. Face à une collection de plus d'un millier d'images, Tribvn choisit de recourir à un reflex Canon EOS 1D, muni d'un objectif Rodenstock, plutôt qu'à un scanner – solution habituellement préférée pour la numérisation de diapositives. Les images produites par ce dispositif ne sont donc pas des "bruts de scans", mais bel et bien des photographies.

L'examen comparé des fichiers numériques originaux et des diapositives couleur montre plusieurs problèmes. Homogénéisées par la technique de prise de vue, les reproductions ont fait l'objet de deux traitements différents: une correction générale des dominantes, sur l'ensemble du corpus, puis une retouche plus systématique, destinée à effacer les taches, rayures, piqures et autres défauts du groupe des images sélectionnés pour l'exposition. Ce que différents témoins m'ont décrit comme les "bruts de scans" correspondent en réalité à la première génération des reproductions corrigées.

image La transformation que produit cette première opération est apparemment subtile, mais néanmoins radicale. Mettre côte à côte une diapo et sa version numérique par Tribvn (voir illustration ci-dessus[1]) n'en fournit qu'une idée partielle. De nombreux commentaires ont expliqué par la faible sensibilité de l'Agfacolor l'impression que donne l'exposition de montrer des photographies qui ont toutes été réalisées à l'heure de midi. L'examen du corpus original montre au contraire une grande variété de variations colorimétriques, certaines dues aux caractéristiques de l'émulsion, d'autres aux vieillissement, mais aussi un ensemble de sous-dominantes nettement perceptibles qui restituent les différences de température de couleur, autrement dit la temporalité de la prise de vue, aux différentes heures du jour et selon les variations de luminosité des périodes et des saisons.

Toutes ces fluctuations ont été neutralisées par l'effacement des dominantes, dont on obtient une assez bonne approximation en appliquant à mes reproductions in situ la classique correction automatique des niveaux sous Photoshop. Mais ce n'est pas tout. Malgré un état de conservation général remarquable, l'observation des originaux montre de nombreuses taches et rayures, certaines dues au vieillissement et à la circulation des diapositives, d'autres aux impondérables de la prise de vue et du développement (l'usage du Leica était connu à cette époque pour rayer les films). Une retouche systématique a effacé toutes ces traces des tirages exposés comme des reproductions publiées, contribuant à accentuer cette impression de déréalisation et d'étrangeté qui a été perçue par de nombreux visiteurs.

«Avec ces couleurs et le cadrage, on a l'impression que le cliché a été pris hier», explique un lecteur du blog de Laurent Bilger à propos de l'affiche de l'exposition. Ce sentiment de la paradoxale fraîcheur du document historique n'est pas dû à l'exceptionnelle qualité de la prise de vue d'André Zucca, mais bien au traitement qui a été appliqué au corpus original. La société Tribvn a-t-elle manqué à ses obligations en procédant de la sorte? Rien n'est moins sûr – car pour en juger ainsi, encore aurait-il fallu qu'on lui en impose. A l'évidence, l'entreprise a appliqué des techniques tout à fait banales en matière de numérisation, et a tout simplement traité cet ensemble comme s'il s'agissait de photographies contemporaines.

Soulignons qu'une telle option est bien différente d'un choix de restauration, à quoi peut s'apparenter la restitution des photos d'André Zucca. La restauration est un art difficile dont la mission est de proposer un certain rapport à l'oeuvre, sur la base d'une expertise poussée des techniques utilisées et d'une réflexion historique approfondie. Les options retenues doivent être documentées, transparentes et peuvent évidemment être discutées par les spécialistes. Aucun de ces facteurs – qui relèvent de la responsabilité d'une institution muséale et non d'un prestataire de service – n'ont participé du traitement des images de la BHVP. Compte tenu des ressources du réseau des institutions photographiques parisiennes, l'absence de toute préoccupation historique ou muséographique dans ce processus est tout simplement révoltante. Il appartenait à Jean Derens, ou à défaut au conservateur responsable, de prendre les décisions appropriées en amont de l'opération de numérisation, le cas échéant en concertation avec un spécialiste. Ici, à l'inverse, le traitement des diapositives a été laissé à l'initiative du prestataire, sans aucune directive ni aucun contrôle, sans réflexion préalable sur les choix possibles.

Monter une exposition à partir d'un corpus qui est l'un des plus anciens et des plus importants exemples de photographie couleur chromogène posait des problèmes immenses. Seul un examen minutieux des originaux pouvait permettre de trancher parmi la multitude de questions soulevées par les particularités du procédé. Mais toutes les décisions ont été prises après la numérisation. C'est après avoir vu les "bruts de scans" sur son écran que Jean Derens, enthousiaste, forme en 2006 le projet d'une exposition des photographies couleur de Zucca, et en confie la réalisation à Jean Baronnet, commissaire de l'exposition à succès sur la Commune.

image Mais quelles images a-t-il vu? Une restitution transparente et fidèle de l'original, comme la doctrine photonumérique autorise à le penser? En aucune façon. Ce qu'il a vu est une image doublement transformée – par les options du traitement numérique et par la visualisation sur écran. En effet, lorsqu'on compare les originaux numériques aux diapositives couleur, on constate qu'un biais supplémentaire se superpose à notre perception de ces images. En observant les films originaux, on mobilise une culture de référence qui est celle de la diapositive, qui filtre l'interprétation et ramène à des caractéristiques connues les variations de dominantes et autres effets visibles. Quoique la qualité technique des images de Zucca, sur le plan de l'aspect et de la conservation, soit effectivement tout à fait remarquable, leur perception se banalise. Pour le dire vite, elles ont l'air beaucoup moins extraordinaires dans cette forme si ordinaire. A l'écran, en revanche, outre les modifications de taille, de luminosité et de couleur, la rareté du document historique dans le contexte d'une imagerie contemporaine produit un décalage qui accentue sa singularité.

Irréalité ou contemporanéité paradoxale, les impressions contradictoires ressenties par les visiteurs de l'exposition étaient bel et bien fondées. Ce qu'ils ont vu n'est pas un témoignage historique mais une chimère numérique, dépouillée de toutes les altérations qui auraient permis de la situer dans le temps, un Disneyland photographique nettoyé de son histoire par Photoshop. L'aspect le plus inquiétant du problème étant qu'à partir du moment où le corpus numérique est réalisé, celui-ci se substitue une fois pour toutes aux originaux. Dans une formule révélatrice, Jean Derens notait son sentiment à propos des images de la Commune numérisées par Tribvn: «D'un coup de baguette magique, ces 520 images sortaient de l'ombre et l'on pouvait enfin les détailler tout à loisir[2]

Il faut savoir gré à la controverse de l'exposition Zucca d'avoir révélé ces tours de magie. Car à l'heure de la numérisation généralisée des collections visuelles, on peut facilement imaginer que cette dérive a déjà trouvé maintes occasions de se manifester. Les leçons à tirer de l'expérience ne font aucun doute. Compte tenu du fait que la numérisation a pour conséquence d'annuler la consultation de l'original, remplacé par un support plus pratique, celle-ci, lorsqu'elle s'effectue dans un contexte muséal, doit être considérée comme relevant du périmètre de la conservation et ne peut être réalisée sans l'avis de spécialistes. Tout comme la photographie n'était pas le médium transparent rêvé par les critiques du XIXe siècle, les propriétés de la traduction numérique relèvent d'un ensemble de choix qui s'apparentent à la problématique de la restauration beaucoup plus qu'à celle de la reproduction. Ces options doivent donc être raisonnées, documentées et réversibles. (Ajoutons que la Parisienne de photographie, qui commercialise les images de Zucca, a tout intérêt à remplacer la version Tribvn par une copie numérique plus défendable. Encore ce corpus ne doit-il pas être détruit, mais conservé, car il constitue un témoignage précieux pour l'histoire des usages de l'image numérique.)

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Notes

[1] Je tiens à souligner que les reproductions que je fournis ici pour illustrer mon propos ne doivent évidemment être jugées que comme des approximations, à leur tour tributaires de diverses altérations, liées aux défauts de ma prise de vue (avec un Canon 40D muni d'un 60 mm EFS macro) et aux divers facteurs intermédiaires – compression, redimensionnement, navigateur, écran, etc – dont chacun modifie la visualisation.

[2] Jean Derens, "Postface", Regard d'un Parisien sur la Commune (cat. exp.), Paris, Gallimard/Paris Bibliothèques, 2006.