D'Atget à Zucca, ou comment naissent les légendes
Par André Gunthert, jeudi 12 juin 2008 à 12:35 (2948 vues, permalink, rss co) :: Notes - Archives, collections
Lors des débats organisés par l'association Paris Bibliothèques pour accompagner l'exposition André Zucca ("Des Parisiens sous l'occupation", BHVP), un consensus s'est rapidement dégagé pour regretter l'insuffisance d'analyse historique de la part du commissaire, Jean Baronnet, comme de l'instigateur de la manifestation, Jean Derens. A rebours de la position qu'ils ont tous deux revendiquée – selon laquelle tout ce qu'il était nécessaire de savoir était bien connu et qu'on pouvait s'en tenir sur l'oeuvre de Zucca à une approche de type esthétique – la plupart des intervenants ont souligné les difficultés d'interprétation de la période et la nécessité d'une mise en contexte rigoureuse.
Dans cette controverse, on attendait avec curiosité l'éclairage de Jean-Pierre Azéma, préfacier du catalogue et caution historique de l'exposition. Lors du débat du 31 mai, l'historien a précisé les conditions de son intervention, imposée par Bertrand Delanoë pour rééquilibrer un projet dont le déficit d'histoire inquiétait déjà les services culturels de la mairie. Tout en prenant ses distances avec les organisateurs, Azéma n'a cependant pas dévié de l'analyse proposée par la préface, selon laquelle ces images montrent «le regard et le plaisir de l'esthète privilégiant un Paris qui lui est propre.» Au contraire, il a renforcé ce point de vue par la définition d'une catégorie particulière de photographes, les «reporters d'images», à laquelle appartenait Zucca. Selon lui, la caractéristique de ces «fournisseurs d'images» est qu'«ils ne font pas de commentaires, ce ne sont pas des journalistes. Eux, on leur commande des photos. Zucca n'a fait ni légendes, ni articles. (...) Du coup, on comprend qu'ils vont être instrumentalisés. Ils vont livrer un matériau brut. On peut leur faire dire ce qu'on veut».
Tout en soulignant ne pas être un spécialiste des images (ce qu'on n'a guère de mal à admettre, vu les approximations de sa préface, qui attribue faussement à Kodak l'invention du Technicolor et décrit l'Agfacolor comme un procédé négatif-positif, alors que les photos de Zucca sont des diapositives), Azéma présente donc une thèse originale sur la pratique photographique de l'époque. Une thèse qui, appuyée sur l'absence de légendes, innocente les "reporters d'images" de toute intention maligne, pour en faire au contraire les victimes d'une instrumentalisation a posteriori. Une thèse qui justifie non seulement sa position, mais invalide toute tentative d'analyse autre qu'esthétique, au nom de la mutité originelle des images.
Spécialiste d'histoire événementielle, Azéma ignore-t-il que la thèse de l'innocence de l'art est précisément celle qui a été revendiquée par tous les artistes impliqués dans la propagande du IIIe Reich, d'Arno Breker à Leni Riefesthal – qui n'ont eu de cesse leur vie durant de tenter de ramener à la seule dimension esthétique leur collaboration enthousiaste avec l'hitlérisme?
Certes, la présentation des reporters photographes en "fournisseurs d'images" n'est pas dénuée de tout fondement. De là à dépeindre Zucca en benêt se promenant dans Paris le nez en l'air, il y a une marge. Plutôt que comme des amateurs en chasse de belles compositions, les photographes professionnels de la période doivent être décrits comme des vendeurs d'images. Produire le geste coûteux d'une prise de vue n'est pour eux jamais gratuit. Pour être exécutée, une photographie doit être vendable – et pour être vendable, elle doit raconter une histoire. Postérieur de quelques années aux images de Zucca, le célèbre "Baiser" de Doisneau est l'illustration typique de cette pratique. Loin d'être un instantané à la sauvette, il s'agit d'une construction savamment préparée en vue de placer un reportage dans les pages d'un magazine.
Dira-t-on pour autant que Doisneau n'était pas un amoureux de la photo? Certes non. Mais un bon professionnel de l'époque est d'abord quelqu'un qui sait reconnaître dans une scène sa puissance anecdotique, sa capacité à illustrer une situation plus générale, sa valeur d'exemple. Cette approche correspond à un véritable travail de journalisme visuel, malheureusement mal connu et très peu décrit.
Comme le montre encore l'exemple du "Baiser" (dont la mise en scène n'a été révélée qu'en 1990, quarante ans après la prise de vue), ce travail souterrain n'est pas forcément visible. A défaut d'une légende contemporaine, la clé du scénario imaginé par le photographe peut demeurer à jamais perdue. Mais interpréter l'absence de ces indications comme la preuve d'une intention esthétique est aller un peu vite en besogne. Pour le spécialiste en histoire visuelle, la légende ne se limite pas à ce qui est écrit au dos d'une photo. Lorsque cette mention est perdue, ce qui est malheureusement bien souvent le cas, la signification d'une image peut être déduite ou reconstituée à partir d'autres documents – carnets, correspondance, témoignages, etc. Encore faut-il se livrer au travail d'analyse habituel de l'historien – et non pas estimer que celui-ci est superflu parce qu'il s'agit d'images.
Si Azéma n'a pas trouvé de légendes chez Zucca, c'est qu'il n'a pas dû chercher bien loin. Sans doute, la plupart des planches contact du fonds de la BHVP en sont-elles dépourvues – ce qui est conforme à l'usage. En revanche, il n'est pas rare que les tirages originaux de l'auteur présentent des mentions sans ambiguïté. En voici quelques échantillons, issus des images encore en possession de la famille.
Photos légendées d'André Zucca pour Signal: 1) "Une exposition qu'Israël n'avait pas prévu et qui pourtant fait salle comble". 2) "Les réalités (que) nous avait soigneusement cachées la propagande russe". 3) "Même les boutiques de jouets d'enfants témoignent de l'appétit commercial de leur clientèle, car les articles exposés ne sont pas à vendre mais vendus". 4) "Tous les parisiens en attendant l'appel de la terre se sentent une âme d'éleveur, ainsi qu'en témoigne ce clapier sur un balcon de Belleville" (coll. part.)[1].
Le plus souvent rédigées à la main (comme sur les chemises de classement, voir ci-dessus), les légendes de Zucca ne sont tapées à la machine que lorsqu'il les destine à Signal – peut-être pour éviter des erreurs d'interprétation. Les nombreuses fautes d'orthographe ou de syntaxe dont elles sont émaillées interdisent de les attribuer à un secrétariat de rédaction. Figurant au dos de tirages portant le tampon du photographe, et dont la possession familiale atteste qu'il s'agit bien d'originaux, ces petits récits sont autant de témoignages de la façon qu'avait alors un "reporter d'images" de valoriser sa production.
Je ne doute pas de la bonne foi d'Azéma. Le cheminement qu'il a suivi n'est autre que celui par lequel l'historiographie a métamorphosé Eugène Atget en artiste et en héros moderne. Evacuation du contexte, réduction du corpus, interprétation forcée ont constitué, là aussi, les ingrédients d'une construction légendaire, devenue depuis un cas d'école[2]. Atget n'était pourtant ni un amateur, ni un naïf, mais un solide artisan. Rétablir cette vérité a demandé un effort autrement plus considérable que de suivre le courant du mythe. Ce que je traduirai pour ma part en ces termes: les images sont dignes du travail de l'histoire. Il y a encore bien des historiens qui l'ignorent.
Lire aussi sur ce blog:
- Le numérique révise l'histoire, ou André Zucca à Disneyland, 21/06/2008.
- André Zucca, la couleur rêvée, 18/05/2008.
- Les Parisiens sous l’occupation, une exposition qui fait débat, 17/05/2008.
Notes
[1] Note sur les illustrations: Les images ci-dessus sont des reproductions de travail effectuées par mes soins, inutilisables pour l'édition, diffusées à titre gratuit dans le cadre d'une démonstration à caractère scientifique, où elles constituent les preuves nécessaires à l'argumentation, sans porter préjudice à un éventuel usage commercial. Leur emploi remplit donc les conditions ouvrant au droit de citation, garanti par les Accords européens sur les aspects des droits de propriété intellectuelle (ADPIC), transcrits en droit français par la loi DAVDSI (cf. "Pour un droit à la critique des images", 24/09/2007).
[2] On relira avec profit le passionnant article consacré par Olivier Lugon à la construction de cette tradition: "L'histoire de la photographie selon Eugène Atget", in Atget, une rétrospective (cat. exp.), Paris, Bibliothèque nationale de France/Hazan, 2007.
Tags: archives, débats, histoire photo, illustration, photojournalisme


Commentaires
1. Le jeudi 12 juin 2008 à 13:45, par Laurent
2. Le jeudi 12 juin 2008 à 14:02, par André Gunthert
3. Le jeudi 12 juin 2008 à 23:13, par expositions
4. Le jeudi 12 juin 2008 à 23:34, par Lunettes Rouges
5. Le vendredi 13 juin 2008 à 08:00, par André Gunthert
6. Le lundi 30 juin 2008 à 14:48, par guyvan
7. Le mardi 1 juillet 2008 à 14:41, par La coursiere ailée de la butte... dixit Pierre Zucca
8. Le lundi 7 juillet 2008 à 15:45, par André Gunthert
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