Pour les deux mois pleins d'exercice du Flipbook, son audience est restée nettement en-deça de celle d'ARHV (58.520 visiteurs uniques en mars, 12.690 en avril, contre respectivement 103.285 et 101.904 sur ARHV), de même que son indexation. La structure de la consultation a été très différente: alors qu'ARHV est caractérisé par une longue vie des billets, la fréquentation des posts sur le Flipbook baisse très fortement après les premiers jours.

Mais le caractère le plus marquant de l'expérience a sans aucun doute été la confrontation avec une gamme de commentaires nettement plus agressifs que ceux auxquels je suis habituellement exposé. J'ai peu usé de mon pouvoir de censure (mais il faut avoir été soumis à cette agressivité pour comprendre la douce vengeance que représente l'effacement d'un commentaire), de sorte que l'échantillon conservé reste très représentatif des échanges observés.

On me dira qu'en allant sur 20 Minutes, je n'ai eu que ce que je cherchais. Mais le mécanisme responsable de ce réflexe d'agression ne provient pas de la seule exposition à un lectorat plus populaire que celui d'ARHV. Il tient précisément au fonctionnement du blog hebergé, dont il révèle les paradoxes et les apories.

Le mécanisme de l'embedding version 20 Minutes est tout entier inscrit dans les statistiques du Flipbook, qui ne connaissent que deux états. Soit un billet ne fait l'objet d'aucun signalement interne, auquel cas son audience se situe à environ 200 vues le premier jour, pour décroître ensuite rapidement. Ce chiffre est comparable à la fréquentation des billets les moins consultés sur ARHV. Soit la rédaction choisit de "faire monter un post à la une", autrement dit effectue un signalement en plaçant une accroche dans la colonne de sommaire du site (voir illustration). Dans ce cas, l'audience atteint immédiatement de un à plusieurs milliers de vues (en fonction de l'intérêt relatif du sujet: Carla Bruni, 13.000 vues, Les Ch'tis, 6000 vues; Jeanne d'Arc, 3500 vues), pour retomber en général le lendemain.

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Voir son post repris par un autre blogueur, discuté sur un forum ou signalé par un portail fait partie des plaisirs coutumiers de la toile. C'est donc avec le même sentiment de satisfaction naïve que j'ai vu mes premiers billets mêlés aux infos de une. Jusqu'à ce que les commentaires me permettent de comprendre que les lecteurs arrivés par ce biais ne faisaient aucune différence entre les news du quotidien et le contenu d'un blog.

Le symptôme le plus visible de ce phénomène est le fait de s'adresser à moi comme à un journaliste: «Bravo au journaleux courageux qui à écrit ça!!!» écrit Guillaume, par antiphrase, le 19 mars (à propos des Ch'tis). Ce qui lui vaut cette réponse de Souplounite: «Guillaume, idiot, André Gunthert n'est pas journaliste. Il faudrait prendre l'habitude de regarder le titre du site (que) vous lisez – et éventuellement lire la rubrique "A propos": vous avez quitté le site de 20 Minutes.»

Pas si simple, car nous sommes bien sur la plate-forme de 20 Minutes. Liée à la seule mention «blog» sur les accroches de une, la distinction entre billet embedded et articles proprement dit requiert assurément une bonne dose d'attention et de connaissance des mécanismes journalistiques. Contrairement à l'approche théorique du "journalisme participatif" qui maintient des cloisons étanches entre les genres, la réalité est plus simple: les billets signalés sont bel et bien intégrés au flux éditorial, et le lecteur lambda n'y voit que du bleu.

On notera la contradiction entre les ronflantes déclarations anti-web des patrons de presse et l'usage résolu des contenus amateurs par les rédactions en ligne. Ce qui pose plusieurs problèmes. Pratique indépendante et gratuite, le blogging classique entretient habituellement chez le lecteur un a priori bienveillant à l'endroit de l'auteur. En consultant les commentaires des sites de presse, on peut constater que les journalistes n'ont pas droit à une telle mansuétude. Leur profession cumule au contraire les représentations négatives: "charognard", "inculte", "vendu" sont les épithètes les plus douces qu'on adresse à une figure à laquelle plus personne n'a envie de s'identifier. De surcroit, le blogueur pris pour un journaliste tombe sous le coup d'une double peine. Son genre favori encourage la mise en avant personnelle et le développement d'un point de vue particulier. Mais lorsque le lecteur croit lire l'article d'un professionnel, dont la fonction requiert la neutralité, cette liberté est jugée insupportable et attise encore sa colère.

Malgré une forte présence de lecteurs amicaux, souvent prompts à prendre ma défense (ce dont je les remercie avec chaleur), la rencontre de ces déterminations contradictoires ne pouvait qu'avoir des effets délétères. Sous nombre de billets, la condamnation définitive par imputation a pris les dehors les plus grossiers: «Quelle masturbation intellectuelle, l'exemple-type de démonstration où la forme compte plus que le fond ou la vedette (supposée) est l'auteur» (Subires, sur "L'anti-buzz Cotillard", 05/03/2008).

Jusqu'au climax atteint par un bien innocent billet consacré à l'adaptation cinématographique d'Iron Man, attaqué en piqué par une escadrille de fans. A mes yeux, plus encore que la disqualification a priori, la signification d'une interdiction préalable, fut-elle rhétorique, est d'une rare violence: «Je vous demande de me laisser mes explosions, mes scénarios pas forcement intelligents, mes gentils héros et mes horribles méchants pour me vider la tête et oublier un peu mon quotidien, de grâce ne venez plus mêler vos intrigues et vos références hors de propos dans mon seul divertissement (sic). Je vous demanderai donc de vous abstenir pour les films suivants: The Incredible Hulk, The Dark Knight, Hellboy 2, Wolwerine, Thor» (XSB, sur "Une Audi pour sauver le monde", 05/05/2008).

Protégé par son institution, ses travaux, ses étudiants, un prof n'a pas souvent l'occasion de plonger dans l'eau glacée de la détestation anti-intellectuelle. J'ai beaucoup appris. Je crois comprendre ce que veut dire XSB. Je ne lui en veut pas le moins du monde. Réviser son jugement sur l'univers intellectuel est un exercice salubre. Mais ma résistance a ses limites. Ecrire et partager sur un blog, on le fait d'abord pour le plaisir. Celui que j'éprouvais à écrire pour le Flipbook s'est émoussé sur les arêtes de l'intolérance. Lorsque je me suis vu tenter d'échafauder des stratégies pour échapper au signalement de une, j'ai compris que le ressort était cassé. J'avais peur. Peur d'être exposé à un public qui avait décidé par avance que je n'avais rien à lui dire. Il était temps de mettre un terme à l'expérience.

Lorsqu'on connaît mon goût pour la culture populaire, on devine que cet aveu me coûte. Ce retour au bercail est incontestablement un échec. Je ne l'attribue à nul autre qu'à moi-même, et adresse tous mes remerciements à mes camarades de 20 Minutes pour m'avoir accueilli. Les leçons à tirer sur l'exercice du journalisme aujourd'hui comme sur le sentiment populaire à l'endroit de l'intelligentsia sont des enseignements précieux. Mais les malentendus étaient trop nombreux et le rôle trop difficile à tenir. J'y reviendrai peut-être un jour, autrement.

En attendant, les lecteurs de 20 Minutes ne restent pas seuls et trouveront des indications visuelles sur les blogs Ciné-files ou le blog de l'image. Quant aux lecteurs d'ARHV, ils ne perdent pas au change: l'arrêt du Flipbook m'invite à réacclimater les essais thématiques qu'il a pu voir fleurir – à commencer par la critique de blockbuster, dont j'espère qu'elle trouvera ici meilleur accueil... J'ai également repris sur ARHV une sélection de 10 billets utiles, recopiés à leur date de création (mais sans leurs commentaires, voir ci-dessous).

Parmi les leçons de cette aventure, il en est une qui compte à mes yeux. La preuve est faite qu'un blog n'est pas séparable de ses commentaires et forme un tout avec son environnement de lecture. C'est l'occasion pour moi de remercier mes lecteurs pour la qualité du débat que nous avons d'habitude. Cette discussion ne contribue pas seulement à l'intérêt et à l'agrément d'ARHV. Elle est aussi la condition essentielle pour que cette expérience se poursuive.