L'affaire est entendue. La presse n'est-elle pas ce "quatrième pouvoir", alliée de la démocratie, pilier de la République? Il est savoureux de voir cette opinion réaffirmée en ouverture d'un numéro qui consacre son dossier au marronnier de la "pensée unique", définie comme une série de croyances systématiquement démenties par l'épreuve des faits. Veut-on tester la réalité du rôle citoyen de la presse d'information? Rien de plus facile. Pour en rester aux grandes occasions politiques de ces dernières années, du fiasco de la présidentielle de 2002 à l'élection de Nicolas Sarkozy en passant par le référendum de 2005, le moins que l'on puisse dire est que cette influence bénéfique ne s'est pas traduite de façon très visible. Or, à quoi sert la presse si elle n'éclaire pas le citoyen au moment des principaux rendez-vous de la vie publique? De deux choses, l'une: ou bien il faut considérer que la masse stupide n'en fait qu'à sa tête, en dépit des bons conseils des commentateurs, auquel cas le rôle du quatrième pouvoir se borne à celui d'un arbitre impuissant, ou bien l'esprit de la démocratie a cessé de souffler depuis longtemps dans les couloirs des journaux, plus préoccupés par leur propre survie que par l'horizon du bien républicain. Dans les deux hypothèses, la démonstration de leur utilité citoyenne semble compromise (mais je suis tout ouïe).

Importée de la tradition américaine, l'idée que la presse pourrait être assimilée à une institution régulatrice ne résiste pas à l'examen. La période récente nous a abondamment rappelé que les organes de presse relèvent de l'initiative privée, plus que jamais soumise aux aléas du marché. On ne voit pas pourquoi la marchandise que constitue l'information pourrait échapper à ses lois et bénéficier par nature d'une exception de vertu. On comprend bien en revanche que la fiction du quatrième pouvoir est une caution utile, comme le prouve son apparition dès que sonne l'alarme – et à ce moment-là seulement. De là à oublier toute raison pour accuser une fois encore les blogueurs de «donner le coup de grâce à la presse écrite», ça commence à bien faire et l'on comprendra mon agacement.

Internet est bien l'assassin de la presse. Mais pas de la façon dont le pense Jean-François Kahn. Question pour école de journalisme: comment son ancêtre, Emile de Girardin, a-t-il créé en 1836 la presse d'information populaire à prix modique? Tout simplement en inventant la triangulation du paiement par la publicité et les petites annonces. Dès cette époque, c'était clair: personne n'allait payer le prix véritable pour une information généraliste, autrement dit une information sans valeur d'usage (tout autre est le sort de l'information spécialisée, du ressort des newsletters, qui a au contraire une valeur élevée). Depuis cette date déjà lointaine, l'histoire de la presse n'a connu qu'un seul thermomètre, dont on peut suivre fidèlement la courbe: celle de l'évolution des budgets publicitaires. Ce ne sont pas les blogueurs qui sont à l'origine des difficultés de la presse, mais bien les annonceurs, qui ont jugé dès le début des années 1990, en bonne rationalité économique, qu'internet leur offrait un outil plus fiable et plus précis pour faire fructifier leurs investissements. L'histoire de la presse populaire peut s'écrire comme celle d'un parasitisme de l'essor d'une publicité fondée sur la dilapidation. Cette bulle est désormais derrière nous, et il n'existe aucun modèle de remplacement susceptible de payer l'ardoise de l'info généraliste. Agiter l'épouvantail démocratique pour mieux tendre la sébille ne modifiera pas ce schéma.

Post-scriptum. Le même numéro de Marianne consacre un billet au faux scoop du Monde sur les photos d'Hiroshima. Après avoir appris par coeur le rectificatif du quotidien, Maurice Carteron le résume habilement: les photos sont des faux, par conséquent «il est toujours impossible de regarder l'horreur atomique en face». Deux informations erronées: les images ne sont nullement des faux, elles ont simplement été mal identifiées par le journal; des photographies prises après les bombardements de Hiroshima et Nagasaki existent bel et bien. Si on n'y voit pas des monceaux de cadavres, c'est que la scénographie d'une catastrophe ne se calque pas forcément sur le modèle de la révélation après-guerre des camps d'extermination. Poursuivant dans le fantasme conspirationniste, notre journaliste conclut: «Naguère les dirigeants soviétiques retouchaient les photos jugées gênantes. Les agents américains, eux, les ont carrément fait disparaître.» Carteron a-t-il voulu illustrer le bénéfice citoyen de la lecture du Monde? Il aurait été mieux informé en lisant les blogs – et notamment ARHV...