Annonce de l’exposition. 15 mars, Le Monde 2 n° 213, avec quelques illustrations.
- 27 mars: annonce dans Le Figaro en 5 lignes, sans commentaire.
- 5 avril: Clémentine Hougue dans L’Humanité rend compte de l’exposition sans s’indigner, la trouvant plutôt sympathique. Son article trahit un regard quelque peu naïf.

Frémissements et début de polémique. Dès le 30 mars, c'est le Journal du Dimanche qui ouvre le bal des compte rendus critiques, avec un article intitulé: "Paris dans l'objectif des nazis". L'hebdomadaire a demandé son «éclairage» à Marc Ferro, qui commente plusieurs images. La conclusion est sans appel: «Zucca célèbre effectivement le vainqueur et son idéologie dans toute leur puissance, soulignant la douceur de vivre en pays occupé. Et qu'on ne compte pas sur les cartels (d'une indigence rare) pour éclairer les visiteurs. Il y a là quelque chose de grave - et de dangereux - à exposer, sans aucune explication, ces tirages de propagande.»

Le 8 avril, La Croix critique l'exposition sous le même angle: «André Zucca, payé par les nazis, renvoie de la capitale une image déconcertante qui gomme le tragique de la situation». L’article réagit à la balade tranquille dans Paris que proposent ces photographies alors même que la capitale vit des moments difficiles et revient sur la dimension propagandiste des images: «L’historien Jean-Pierre Azéma rappelle que Joseph Goebbels ordonna aux fonctionnaires de la Propaganda Staffel de relancer "à tout prix" l’animation de la ville. Mais cela suffit-il à expliquer les thèmes choisis? (…) Le photographe ne s’arrête pas à ce Paris flâneur mais dessine une œuvre propagandiste». Et résume: c’est un «témoignage impressionnant mais un témoignage bien incomplet». L’article ne commente pas l’exposition elle-même ou sa scénographie, la présentation proposée des images.

Le même 8 avril, dans Libération, Gérard Lefort rédige deux articles. Le premier s’intitule "Un avertissement pour arrondir les angles". Ce titre renvoie à une première réaction de la BHVP: la rédaction et la diffusion à l’entrée de l’exposition d’un avertissement, rédigé par Jean-Pierre Azéma, qui précise que le photographe travaillait pour le magazine nazi Signal et reconnaît que la réalité dramatique de l’occupation n’est pas visible dans les images exposées. Cet avertissement fait suite à de vives réactions, commentaires dans le livre d’or ou plaintes auprès de la mairie de la part de visiteurs (en particulier des habitants du quartier: on est à côté de la rue des Rosiers, quartier juif). Ce qui est désormais mis en cause est l’accrochage, la construction et l’accompagnement des photographies, autrement dit le dispositif de l’exposition.

L’article de Gérard Lefort fait état de la première réaction politique: «Présentée à la BHVP, (l’exposition) dépend des affaires culturelles de la mairie et donc du premier adjoint à la Culture, Christophe Girard.» Celui-ci (dont les propos sont rapportés dans l’article) reconnaît que l’exposition est ambiguë, mal-nommée ("Des Parisiens" aurait mieux valu que "Les Parisiens") et «mal-accompagnée». Mais il s’en remet au conservateur de la BHVP, Jean Derens, en terme de responsabilité et de décision, organisation et construction du projet d’exposition.

Le journaliste relaie aussi les réponses du commissaire Jean Baronnet aux reproches faits à l’exposition: 1) André Zucca est un grand photographe. 2) Il a été embauché par Signal sur sa réputation de photo-reporter, c’est-à-dire grâce à son talent et parce que ce travail s’inscrivait dans la lignée de sa carrière commencée avant l’occupation. 3) Aucune de ses photos couleur, présentées dans l’exposition, n’ont été publiées dans Signal. 4) André Zucca n’est pas le seul photographe français à avoir continué à travailler sous l’occupation. Plusieurs ont travaillé pour des journaux français qui continuent à paraître comme René Jacque, depuis exposé à la MEP.

Il reconnaît néanmoins que Zucca était un "collabo" alors même que ce n’est pas mentionné si clairement dans l’exposition elle-même. Quant aux reproches sur l’absence de contrepoints historiques et des photographies noir et blanc que le photographe publiait effectivement dans Signal à la même époque et la présence d’autres images «heureuses» telles que les publicités pour des paquets de cigarettes ou les affiches de films d’époque qui sont dans l’exposition, Jean Baronnet répond que le cinéma était un moyen d’évasion («sans faire de mauvais jeu de mots», précise-t-il) et le tabac «était l’une des préoccupations majeures des Français, ce qu’on voit sur les photos de Zucca, où pratiquement personne ne fume». Il précise que le fonds Zucca ne recèle pas d’autres photographies avec une image d’étoile jaune.

Le deuxième article de Gérard Lefort s’intitule "Paris très occupé". Le journaliste revient sur ces images «qui déclenchent une polémique». Il revient sur la couleur: on «découvre», on «voit» le jaune des étoiles (même si elle n’est que sur deux photos) et situe ces photographies en regard des autres images connues de la période, qui sont essentiellement en noir et blanc.

Il parle de «choc visuel» et fait le rapprochement avec le choc visuel produit par la découverte des «premières archives filmées en couleurs du débarquement en Normandie puis de la libération des camps de concentration». Il conclut: «soudain la dernière guerre devenait familière et l’horreur, proche». Il lui semble important de relever combien la couleur crée une proximité avec l’événement, le référent.

Il questionne l’attitude du photographe qui aurait pu choisir de photographier autre chose dans la mesure même où il avait accès au matériel et avait le droit de le faire et qui choisit d’alimenter la propagande nazie (pour traduire en images «la légendaire "correction" de la Wehrmacht dans les pays qu’elle occupait»).
Il questionne enfin les ambitions de l’exposition et son message: «Dans une bibliothèque qui se veut "historique", un effort supplémentaire de pédagogie n’aurait pas été superflu en cette matière délicate».

Le 12 avril, dans Le Monde, Philippe Dagen s’attaque à l’exposition dans sa conception: «l’intérêt des images n’est pas en cause mais leur présentation». Il commence son article par une forte recontextualisation historique de publication: «André Zucca travaillait au "service exclusif" du bimensuel allemand Signal, édité d’avril 1940 à mars 1945 par Deutscher Verlag, dédié à l’apologie de la Wermacht, publié en 20 langues, dont le français. En 1942 et 1943, le tirage de ce magazine de propagande nazie, non diffusé en Allemagne, atteint les 2,5 millions d’exemplaires, dont 800.000 pour la France. Zucca a publié des dizaines de reportages en noir et blanc dans Signal, traitant de sujets faits pour satisfaire son employeur, notamment les bombardements aériens anglais et américains sur la France.»

Il reprend les propos de Pierre Assouline sur son blog, qui précise qu’il a fallu que des visiteurs s’émeuvent de la très faible contextualisation historique des images pour que l’avertissement soit déposé à la billetterie. Considérant le projet d’exposition vraiment faible, Philippe Dagen pointe la légèreté de Jean Derens (alors directeur de BHVP, en retraite depuis fin avril) et cite ses propos pour dénoncer la faiblesse de ses arguments: «Que Signal soit un journal de collaboration "tout le monde le sait", dit Jean Dérens, "Sil se trouve un visiteur qui ignore ce qu’a été l’Occupation, c’est désolant mais on ne peut pas à chaque fois tout réexpliquer."» Quand on lui objecte qu’André Zucca s’est procuré ces pellicules photo auprès des Allemands, Jean Dérens répond: «Peut-être les avait-il volées?». Et de reconfirmer son point de vue quant à la véritable «prouesse technique» (référence à la pellicule Agfacolor) sur laquelle est construite l’exposition.

La polémique se resserre alors sur la question de la médiation: à qui s’adresse-t-on? Sur quels présupposés? Ce qui est en question est le fait que ces photos soient peut-être donnée à voir non pas pour réfléchir à cette période mais pour la défendre, tant ce peu de médiation avec le public est douteux. L’historienne Françoise Denoyelle, auteur de La Photographie d’actualité et de propagande sous le régime de Vichy (CNRS éditions, Paris, 2003) s’indigne de son côté: «L’exposition transforme Zucca en Doisneau de l’occupation.»

Mi-avril : la polémique enfle. Entre le 19 et le 24 avril, de très nombreux articles sont publiés dans les journaux (Libération, Le Figaro, L’Humanité, Le Parisien, etc…) C’est également le moment qui voit la publication d’articles sur les sites de Rue89, Arrêt Sur Image, ARHV, ViteVu, etc. qui relaient des billets d’autres blogs consacrés à cette exposition, ainsi qu’un article dans le Time.

Ce qui mobilise ainsi est l’annonce de la suppression de la campagne d’affichage (presse du 19 avril ou 20 avril): les affiches sont retirées de la circulation suite à de très nombreuses réactions de visiteurs choqués. Et surtout, la fermeture de l’exposition, sur proposition de Christophe Girard, adjoint à la culture à la mairie de Paris est en discussion. La menace de suspendre l’exposition (ou tout au moins de raccourcir sa durée) date vraisemblablement du 20 avril.

Gérard Lefort, le 21 avril, reprend la plume et le titre de son précédent article, la mairie de Paris est cette fois «très préoccupée»: « L’exposition "Les Parisiens sous l’occupation" est en train de faire monter la sauce d’une polémique complexe». Comme d’autres, il rapproche cette exposition de "Paris en couleurs", elle aussi d’un goût douteux, organisée à l’Hôtel de Ville. Il met donc directement en cause le lien du politique et du culturel, quant au discours porté par l’exposition: «Aucune expo n’est objective: avant d’être une présentation mise en scène, elle est précédée et soutenue par un discours, une idée. Dans le cas des "Parisiens", le moins qu’on puisse dire, c’est que le rapport est trouble, et le discours, sous sa parure d’innoncence, plus ou moins consciente, contestable ». Quant aux images elles-mêmes, il redit que «les photos de Zucca sont sidérantes en ce qu’elles induisent avec cette époque grise mine une proximité colorée inédite. Mais la sidération ne suffit pas. Elle aurait dû exciter un regard critique».

Magali Jauffret reprend les mêmes arguments dans L’Humanité, dans un article du 22 avril. Pourquoi cette exposition fait tant de bruit dans la presse? Ce sont des images de propagande, cela ne fait aucun doute mais elles sont proposées au public sans contextualisation. Le livre d’or, très rempli, fait état des réactions des visiteurs. Elle insiste elle aussi sur la question du message politique: «Et si c’était ce dernier courant de pensée, accréditant la thèse d’une France majoritairement pétainiste, qui avait prévalu pour nier ainsi le fait, entre irresponsabilité, indécence, désinvolture et désinformation, que cette exposition montre des images de propagande? Quel gâchis! Est-il encore temps de mener un travail nécessaire sur la propagande, la manipulation du spectateur, la responsabilité de l’artiste, le lien entre esthétisme et idéologie?» On fait alors le rapprochement entre les fondements d’une attitude de "collabo" et ceux d’une exposition si désinvolte sur un sujet aussi sérieux.

Fermeture ou pas? Le 21 avril, deux jours après qu’il en ait été question, Françoise Dargent dans Le Figaro relaie les propos de Christophe Girard qui nuance sa position: «Arrêter l’exposition a été une option qui a été envisagée, mais ce n’est plus le cas. Les avertissements au public ont été apportés, le contexte est précisé. À partir du moment où les visiteurs sont avertis, elle continuera jusqu’à son terme». Quant au lien du politique et du culturel, il renvoie à la responsabilité des organisateurs: «Les élus ne se mêlent pas du contenu des expositions, Jeans Derens qui n’est pas des moindres travaille en toute indépendance. Il a fait néanmoins le choix d’une exposition esthétisante et esthétique, ce qui est une erreur. Ce raté me fait dire qu’il faudrait que l’Hôtel de Ville soit plus sollicité sur les expositions.»

Le 22 avril, dans un nouvel article du Figaro, Françoise Dargent relaie Bertrand Delanoë qui confirme qu’il a décidé de ne pas fermer l’exposition: «Ne pas ajouter une faute à nos erreurs», dit-il. La journaliste trouve sa réaction un peu tardive. Dans Le Parisien, le maire de Paris ajoute: «Je ne vais pas adopter des postures hypocrites ».

En revanche, la campagne d’affichage est supprimée. L’exposition, qui est un succès, ne sera pas prolongée; les panneaux et les cartels dans l’exposition sont désormais plus explicites. Le maintien de l’exposition suscite, à son tour, de nombreux articles et communiqués. Le ton des articles est de l’ordre du: «on reconnaît que peut-être…» C’est le cas de Bertrand Delanoë et de Jean Derens qui brandit, de son côté, l’épouvantail de la censure, dans un article de L’Express du 24 avril. Tout en admettant (Le Figaro du 22 avril) que «les panneaux d’information installés à l’inauguration (...) n’étaient pas assez informatifs», il défend néanmoins son institution: «Le rôle de la BHVP est de mettre à disposition du public des documents sur l’histoire de Paris. Ces photos de Zucca étaient connues des historiens de l’occupation (...), nous ne sommes pas une institution pédagogique. Quand vous vendez L’Être et le Néant, vous ne vendez pas une notice avec.» Quant à sa position sur les images en général, il ne cesse de défendre qu’on ne peut pas commenter une image mais qu’on doit la laisser parler: «Comment commenter une photo? Je pense que la photo, il faut la situer – quand elle a été prise et comment, par qui – et c’est au visiteur à rentrer dans la photo…» (L’Express, 24 avril)

Le 24 avril, La Tribune de Genève relaie la polémique sous le titre, "Paris occupé, l’expo qui fait scandale": «Des voix s ‘élèvent dans la presse et les milieux historiques», écrit-on.

Fin-avril: rebondissement. Le 25 avril, sur le mode du scoop, Michel Guerrin annonce en une du Monde: "Révélations sur l’exposition Les Parisiens sous l’occupation". Il y aurait eu un autre projet d’une exposition plus élaborée et mieux pensée mais avortée: «D’après les informations du Monde une première exposition sur ce sujet, d’une toute autre ambition, avait été préparée par la BHVP. Une présentation critique du travail de Zucca a finalement été abandonnée après désaccord avec la fille du photographe». Intitulé "Comment a échoué une exposition critique des photos de Paris occupé", l'article revient sur la question de la faiblesse de la scénographie. Il existait un autre projet, dont l’article fait le récit, fruit d’un long travail sur les archives, sous la houlette de Liza Daum.

Le 25 avril, l’exposition est rebaptisée "Des Parisiens sous l'occupation". L’AFP pointe du doigt le cafouillage: «La mairie de Paris rectifie de nouveau le tir sur l’exposition controversée». Les instances politiques et culturelles s’en renvoient la responsabilité: «A l’avenir, on sera plus vigilants », a expliqué à l’AFP la nouvelle adjointe PS au patrimoine Colombe Brossel, même si «la responsabilité scientifique relevait du commissaire d’exposition et du conservateur». On annonce, par la même occasion, la mise en place de conférences-débats à la BHVP. Enfin, l’AFP relaie, le même jour, la réaction indignée du secrétaire d’état aux Anciens Combattants, Jean-Marie Bockel. Ces circonstances occasionnent à nouveau de nombreux articles et communiqués.

Le 27 avril, Michel Guerrin, dans Le Monde, reprend la plume pour un article intitulé "La photo, la propagande et l’histoire" dans lequel il souhaite faire le point sur cette question, ce débat, en une sorte d’article bilan. Il oppose deux attitudes face aux images: «laisser parler les images» ou «les décrypter». Il penche pour la deuxième attitude et renvoie aux travaux de Michel Frizot et à l’exposition "Face à l’histoire" (Centre Pompidou, 1997). Il ne mentionne pas les travaux réalisés par la SFP sur ce sujet. Il souligne «combien les images sont complexes, orientées au gré des enjeux politiques, économiques et techniques. Elles prouvent qu’il est impossible de rester neutre ou passif devant des images qui ne le sont pas.» Il conclut: «L’attitude des organisateurs de ce Zucca en couleurs est typique de ceux qui voient dans les photographies des formes belles et endormies». Le Temps publie un article du même ordre.

Le 1er mai, l’historienne Françoise Denoyelle revient dans L’Humanité sur le premier article que le journal avait publié et le réfute point par point en revenant sur la notion de discours pour une exposition qui est un dispositif auquel il est bon d’être attentif.

Le 8 mai, dans les pages "Rebonds" de Libération, Jean Baronnet, commissaire de l’exposition, publie un long droit de réponse. Il redit la censure (il avait proposé un autre titre: "Les couleurs des années noires", refusé; son exposition est modifiée sans son accord) – et affirme avoir voulu «laisser au public le soin d’en juger par lui-même». Son texte se termine sur la question du politiquement correct.

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